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Charles de Vaudreuil à son père Emilien

 

Paris, le 16 août 1867 

Mon cher Père, 

Hier soir, pour la 15 août, un grandiose feu d’artifice fut tiré depuis l’Arc de Triomphe. Les fusées, les chandelles romaines, les soleils, se sont succédé sans interruption, couronnés par un bouquet final tiré depuis le sommet du monument. Il paraît qu’on a pu le voir jusque dans les départements de la Seine-et-Oise et de l’Oise. 

Mais ce qui vous intéressera davantage, j’en suis sûr, c’est qu’on avait choisi ce jour de la fête de l’Empereur pour dévoiler enfin la façade du grand Opéra. Curieux, comme vous pouvez aisément l’imaginer, je me trouvais sur place. La circulation aux abords du bâtiment fut interrompue, tandis qu’une équipe de menuisiers fit tomber à coups de hache les cloisons de volige qui dissimulaient jusqu’alors complètement l'édifice. En moins d’une heure, quelques poutres seules restaient debout, et la façade apparut enfin aux regards.  

Vous souvenez-vous de la réflexion de l’Impératrice lorsque M. Garnier lui en avait présenté les plans ?

-          Quel affreux canard, ce n’est pas du style, ce n’est ni grec ni romain ! se serait-elle exclamée.

-          C’est du Napoléon III, Majesté ! lui aurait noblement répondu M. Garnier.  

C’est donc ce prodigieux bâtiment de style Napoléon III que je vais tenter vous décrire. La surprise ne sera pas tout à fait entière pour vous, puisque nous avions pu observer ensemble la maquette en plâtre du nouvel Opéra exposée au Salon il y a trois ans. Mais voir cet immense vaisseau terminé, dévoilant sa beauté d’un seul coup et se montrant avec tous ses avantages, est tout autre chose ! Pour le découvrir, j’étais allé me placer sur le trottoir de la rue de la Paix, d’où l’œil saisit mieux la grandeur et l’harmonie de l’ensemble. Je n’étais pas seul, car la foule des curieux se pressait, comptant de nombreuses personnes venues de l’étranger ou de province, par d’interminables trains de plaisir, à l’occasion de l’Exposition et des festivités de la 15 août.  

Ce qui saisit tout d’abord, c’est surtout un effet de couleur, avec une façade très blanche sur laquelle un artiste aurait peint des décorations de bronze, d’or et de marbres diversement colorés. Tout de suite après, on remarque l’harmonie générale de la façade et la belle tournure de l’édifice, avec des élégances parfaites. Le rez-de-chaussée se compose d’un soubassement à deux avant-corps, percé de sept arcades. Au-dessus s’élève un ordre corinthien à colonnes, avec sept baies faisant chacune écho à une arcade du rez-de-chaussée et formant ensemble une loggia d’une conception nouvelle et fort heureuse. Comme il sera agréable d’y prendre le frais pendant les entractes ! Cet ordre supporte à son tour un attique richement décoré de groupes et de bas-reliefs, terminé sur la ligne du ciel par un cordon doré et rutilant, composé de masques en bronze du plus bel effet.  

Les deux angles des avant-corps sont quant à eux surmontés de groupes dorés, d’un jet et d’une hardiesse admirables, représentant l’un la Poésie Lyrique, l’autre la Musique, œuvres de M. Watrinelle. Sur cette façade majestueuse se détachent en lettres dorées, sur fond rouge, les mots «Académie impériale de musique », flanqués de chaque côté par les mots « chorégraphie » et « art lyrique ». Pour ma part, je déplore qu’on n’ait pas inscrit plutôt « Académie impériale de musique et de danse », par une volonté de donner à la chorégraphie la même place qu’à la musique. Hélas, les amateurs de ballet restent en minorité !  

Il y a sur cette façade une abondance de « N » et de « E », un peu trop peut-être, mais au moins est-on sûr que la postérité n’attribuera pas l’œuvre de M. Garnier au siècle de Louis XIV. Pour le moment, les couleurs des matériaux employés forment aussi des oppositions un peu trop violentes, mais attendons que passent quelques mois de brume et d’humidité et la pierre perdra vite sa blancheur trop vive, les tons se fondront dans une harmonie plus douce.  

Telle est la façade grandiose de l’Opéra, point tout à fait achevée encore, qui enchante les yeux et exprime à merveille l’idée du théâtre et de la fête. L’intérieur est encore très loin d’être terminé. Comme vous le savez, les travaux, commencés en 61 – six ans déjà ! - ont pris au départ un retard regrettable, contrariés par les eaux imprévues du sous-sol, que huit pompes à vapeur durent évacuer jour et nuit durant huit mois. On espère néanmoins que l’inauguration pourra avoir lieu en 70 et l’on murmure déjà que l’intérieur dévoilera des splendeurs plus inouïes encore que celles de l’extérieur. Pour en prendre connaissance, nous devrons patienter encore trois longues années, si aucun incident nouveau ne vient encore retarder la poursuite de l’ouvrage.  

J’espère que vous vous portez bien, mon cher Père et que le temps est clément, sans excès de chaleur. Je suis au moins sûr que le séjour de Marie-Amélie à la Boissière vous égaie favorablement. Ne manquez pas de l’embrasser tendrement de ma part et dites-lui que, si elle se montre sage et studieuse et achève heureusement ses études au couvent, peut-être la conduirai-je dans trois ans à l’inauguration du nouvel Opéra.  

Votre fils respectueux.  

Charles de Vaudreuil 

A suivre...

 

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 L'Opéra entièrement couvert de voliges

 

Notes 

Garnier Charles (1825-1898) : architecte français, premier prix de Rome (1848). Architecte de l’Opéra Garnier, à Paris, de l’Opéra et du casino de Monaco.

WatrinelleAntoine-Gustave (1828-1913) : sculpteur français.