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 Fanny Elssler dans le rôle de Florinde du Diable boîteux

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 3 avril 1868

 

Mon cher fils,

Je te disais dans ma dernière lettre qu’après La Tempête, le meilleur de Fanny Elssler était encore à venir. En 1834, elle avait conquis une bonne moitié du public parisien, mais elle était loin d’avoir dit son dernier mot. L’année suivante, elle interpréta le premier rôle dans L’Ile des pirates, une nouvelle pièce commandée par Véron au maître de ballet Henry. Cette création intervint malheureusement peu de jours après un attentat qui faillit coûter la vie à Louis-Philippe et mit Paris en ébullition, circonstances peu favorables à l’accueil enthousiaste d’un nouveau ballet. Melle Fanny, attristée par ce semi-échec, un peu affaiblie dans sa santé, vit son étoile pâlir, tandis que le docteur Véron, fortune faite, quittait l’Opéra, remplacé par son collaborateur Duponchel.

De son côté, après n’avoir remporté qu’un demi-succès dans Brésilia, une création peu inspirée de son père, Marie Taglioni s’était mise à souffrir d’un mystérieux « mal au genou », qu’aucun médecin ne parvenait à soigner et qui l’éloigna un temps de la scène pour disparaître comme par magie au bout de neuf mois exactement.

C’est dans ce ciel chorégraphique un peu terne que, le 1er juin 1836, un nouveau ballet vint éclater et briller de mille feux. C’était le Diable boiteux, sur un libretto de M. Burat de Gurgy d’après le roman d’Alain-René Lesage. L'intrigue reposait sur un aimable imbroglio, prétexte à  une foule de gracieux tableaux, tels le Foyer de l’Opéra de Madrid, l’intérieur d’une salle de spectacle, une loge de danseuse, les bords du fleuve Mançanarez, etc. Je me souviens de décors de toute beauté et d’une mise en scène en tous points digne de notre premier théâtre. Le rôle principal, celui de Florinde, était tenu par Fanny Elssler. M. Jean Coralli, qui avait bien saisi l’originalité du talent de la demoiselle, lui avait composé sur mesure des pas nombreux et variés lui permettant de montrer la richesse et la perfection de sa technique. Il avait eu le génie d’y inclure un pas espagnol, une cachucha qui allait faire fureur et révolutionner la vision de la danse à l’Académie chorégraphique.

Si tu évoques, aujourd’hui encore, la cachucha de Fanny Elssler devant des messieurs de mon âge ou davantage, attends-toi à voir leur torse se bomber, leurs épaules se redresser et leur œil pétiller à en faire sauter leur monocle ! C’est que jamais on n’avait vu à l’Opéra rien de tel que la cachucha de Melle Fanny ! Imagine-toi une splendide créature qui s'avance, frémissante, une rose sur l'oreille, l’œil de flamme et le sourire éclatant, vêtue d’une jupe épousant étroitement ses hanches et d’une basquine de satin rose ornée de dentelle noire. La voilà qui s'élance, secouant du bout des doigts ses castagnettes sonores ; la voilà qui se tord et se plie, cambre audacieusement sa taille de guêpe, se renverse en arrière jusqu’à presque effleurer le sol. Quel feu ! Quelle hardiesse ! Le plancher de l’Opéra frissonnait de fièvre ; la salle tout entière, enthousiaste jusqu'à la frénésie, applaudissait la nouvelle reine, l’admirait, réclamait un bis, voulait encore une fois le pas. Le rideau fut long à retomber définitivement ce soir-là.

Avec les abonnés autorisés, j’allai ensuite fêter Melle Elssler au foyer, tandis que ma corbeille rejoignait dans sa loge l’immense parterre de fleurs disant mieux que des mots l’engouement inouï suscité par la danseuse. Quel souvenir mon cher fils ! Moi-même, adorateur fidèle de Melle Taglioni, je fus instantanément subjugué, bien que d’une tout autre manière.

J’ai été bien long, avec mes réminiscences de vieil abonné. Pardonne à ton père, qui espère ne point t’avoir trop lassé. Je te quitte là pour aujourd’hui.

 

Porte-toi bien, mon cher fils.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Burat de Gurgy Edmond (1809-1840) : écrivain et dramaturge français, auteur du livret bu ballet Le Diable boiteux.

Coralli Jean (1779-1854) : danseur et chorégraphe italien qui a fait sa carrière à l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1831 à 1850.

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de  l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Henry Louis (1784-1836) : danseur français, élève de Jean-François Coulon. Il débute à l’Opéra en 1803, mais se trouve vite en concurrence avec Louis Duport et Auguste Vestris. Il devient maître de ballet et chorégraphe au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, pusi s’exile en Italie, d’où il revient pour de fréquents séjours à Paris. Il est l'auteur de plus de 120 ballets, dont l’Ile des Pirates à l’Opéra de Paris.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

 

La Tempête ou l’île des génies : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit et Jean Coralli d’après Shakespeare, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Pierre-Luc Charles Cicéri, Jules Diéterle, Charles Séchan et Edouard Despléchin, costumes de Charles Bianchini. Créé par Fanny Elssler et Joseph Mazilier, le 15 septembre 1834.

Brésilia ou la tribu des femmes : ballet en un acte livret et chorégraphie de Filippo Taglioni, musique de M. le Comte de Gallenberg, décors de Humanité René Philastre et Charles Cambon. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 8 avril 1835.

L'Ile des pirates : ballet en quatre actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Casimir Gide et Luigi Carlini, chorégraphie de Louis Henry, décors de Charles Séchan, Léon Feuchère, Jules Diéterle, Edouard Despléchin, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Robert-Fleury. Créé par Fanny Elssler et Louis Stanislas, dit Montjoie, le12 août 1835.

Le Diable boiteux : ballet en trois actes et dix tableaux, livret d’Edmond Burat de Gurgy d’après le roman d’Alain-René Lesage, musique de Casimir Gide, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Léon Feuchère, Edouard Despléchin, Jules Diéterle, Charles Séchan, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Henri d’Orschwiller et Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler et Joseph Mazilier, 1er juin 1836.