la fille du danube

Hippolyte d'Orschwiller : costume de Fleur des Champs, pour Marie Taglioni

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 19 avril 1868

 

Mon cher fils,

Quelle charmante promenade tu as faite au Jardin d’Acclimatation ! Je t’y revois encore petit garçon jouant en effet du « tourniquet qui fait clac » et impossible à entraîner hors de l’aquarium qui te fascinait.

Quant à moi, j’avais arrêté ma dernière lettre à l’instant du triomphe de Fanny Elssler dans la Cachucha du Diable Boiteux. A peine les dernières ovations à Mademoiselle Fanny s’étaient-elles éteintes, que Marie Taglioni fit un éclatant retour à l’Opéra après son mystérieux « mal au genou » qui l'avait tenue écartée de la scène pendant neuf bons mois. Il fallait la supériorité de la Divine pour oser, après le succès phénoménal de sa rivale, reparaître dans son rôle déjà ancien de Sylphide. Elle y fut à nouveau l’inimitable fée aux membres portés par des ailes, au point de reconquérir du premier coup sa popularité intacte. Mais on préparait pour elle une nouveauté, La Fille du Danube, qui fut donnée en septembre 1836. C’était un ballet en deux actes, composé par Filippo Taglioni dans le but de donner à sa fille l’occasion de supplanter Fanny Essler et d’asseoir définitivement sa suprématie.

Tout habilement conçu qu’il fût pour mettre en valeur la grâce merveilleuse de Melle Taglioni, fille des ondes et de l’écume du fleuve après avoir été fée de l’air et des bois, le libretto de M. Eugène Desmare n’en était pas moins faible. Voici toute l’histoire : Fleur des Champs, fillette mystérieusement née du fleuve, élevée par quelque vieille servante parmi les joncs du Danube, atteint ses seize printemps. Vient à passer Rudolph, le jeune écuyer du baron de Willibald, qui lui conte mille galanteries. La jolie Fleur succombe aussitôt et s’empresse de donner son cœur à jamais au gentil page. Las, le baron de Willibald jette lui aussi son dévolu sur la gracieuse ondine, donne un bal en son honneur et lui déclare sa flamme en même temps que sa ferme intention d’en faire son épouse. Fleur des Champs frissonne, recule. Le baron approche, elle s’éloigne… Il avance encore… Dans un adieu éperdu, elle jette à Rudolph son bouquet bleu, lui disant avec la main « Souviens-toi de moi », et saute par la fenêtre dans les flots du Danube, préférant la mort au mariage avec un homme qui n’est pas l’élu de son cœur. Après quelques péripéties, Rudolph, saisi de désespoir, se précipite à son tour dans le fleuve, où il se trouve bientôt happé par une troupe de naïades voilées, au milieu desquelles il devra reconnaître sa bien-aimée. Magnanime, le Danube les renverra alors sur terre.

C’est pour La Fille du Danube que M. Adam composa pour la première fois la musique d’un ballet. Ce fut une réussite, avec des mélodies adroitement combinées, heureuses et vives. Les décors étaient ce qu’on fait de mieux en la matière, concus et peints par le grand Cicéri et par l'équipe Diéterle, Feuchère, Despléchin et Séchan.  Je me souviens aussi des costumes de M. d’Orschwiller, d’une élégance parfaite, avec des voiles flottant suavement sur les naïades, des dames de cour somptueusement mises et des pages galamment harnachés. La chorégraphie était agréable, avec des pas conçus par M Taglioni à la gloire de sa fille, mais aussi des ensembles forts réussis, en particulier un pas de cinq dansé à la perfection par Mabille et Mmes Noblet, Dupont, Julia et Duvernay. Un autre pas exécuté par M. Mazilier, Marie Taglioni, Melles Blangy et Maria, fut également couvert d’applaudissements. J’ai encore un joli souvenir de la partie aquatique, dans laquelle Melles Legallois, Stéphan, Dumilâtre, Pujol et tant d’autres rivalisaient de grâce ondoyante. Les parties mimées ne furent pas en reste :  MM. Mazilier dans le rôle de Rudolph, Montjoie dans le rôle du baron de Willibald, Ragaine dans celui du Danube eurent tout le talent qu'on attendait d'eux.

Quant à la Taglioni, elle déploya à nouveau son talent sublime, apparaissant comme un être fluide et merveilleux, insaisissable, fuyant entre les mains de son amant. Une fois encore elle flottait sur la scène et semblait issue d’un monde surnaturel, en particulier dans le second tableau du deuxième acte, lorsqu'elle évoluait au royaume des nixes et des ondines. Elle fut saluée par un tonnerre d’applaudissements ;  d'innombrables bouquets éclatèrent et tombèrent en grêle serrée sur la scène. Oui, ce fut encore un triomphe ; oui, les taglionistes, dont j’étais, applaudirent encore une fois leur Divine avec fureur. Cependant, même les plus acharnés des admirateurs de Melle Taglioni ne pouvaient se défendre de trouver un peu pâle ce ballet de naïades après la fièvre qui s’était emparée de l’Opéra avec la flamboyante Cachucha de Melle Fanny.

Pendant dix ans l’incomparable Sylphide, applaudie, encensée, adorée, avait dansé de triomphe en triomphe. Elle cueillait une fois encore les lauriers de la gloire, mais elle avait atteint les sommets depuis si longtemps déjà, que le public, une partie au moins du public, n’avait plus tout à fait la même dévotion à son égard, se tournant désormais vers une danse plus terrestre et moins vaporeuse, plus vibrante et moins poétique. De fait, les jours de Marie Taglioni à Paris étaient comptés.

Dieu, mon cher fils, comme j’ai été bavard, emporté par des souvenirs si vifs qu’ils me procurent encore un plaisir intact. Je te conterai la suite quelque autre jour.

Porte-toi bien.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes : 

Adam Adolphe-Charles (1803-1856) : compositeur français, auteur de musique d’opéras comiques et de ballets, dont Giselle.

Blangy Maria : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Cicéri Pierre-Luc-Charles (1782-1868) : peintre français et décorateur de théâtre. Il signa de nombreux pour l’Opéra de nombreux décors qui suscitèrent l’engouement du public, en particulier le décor fantastique des ruines du cloître Sainte-Rosalie pour l’opéra Robert le Diable (1831).

Desmare Eugène (1806-1839) : écrivain et librettiste français.

Despléchin Édouard (1802) : décorateur français de théâtre français, l'un des plus renommés de son époque.

Diéterle Jules-Pierre-Michel (1811-1889) : architecte et artiste français, décorateur de théâtre.

Dupont Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Duvernay Yolande-Marie-Louise, dite Pauline (1813-1894) : danseuse française à l’Opéra de Paris jusqu’en 1837.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Feuchère Léon (1804-1857) : architecte et peintre français, décorateur de théâtre.

Julia Melle (Julia de Varennes, dite Melle Julia) (-1837) : danseuse à l’Opéra de Paris, fit ses débuts en 1833 et dansa au moins jusqu’en 1836.

Mabille Auguste (1835-1845) : danseur à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Maria Mlle (Jacob) (1837-1849) : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle

Mazilier Joseph (1797-1868) : danseur et chorégraphe français. Maître de ballet à l’Opéra de Paris de 1852 à 1857.

Montjoie Louis Stanislas (1789-1865) : danseur et mime à l'Opéra de 1808 à 1842

Noblet Lise (-1876) danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle, épouse du chanteur Alexis Dupont

Orschwiller (d’) Hippolyte (1810-1868) : peintre français, dessinateur de costumes de théâtre.

Pujol Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Ragaine (né vers 1800) : danseur dans divers théâtres, dont plusieurs années à l’Opéra entre 1836 et 1843.

Séchan Polycarpe Charles (1803-187’) : peintre français, décorateur de théâtre.

Taglioni Filippo (1777-1871) : danseur et chorégraphe italien, père de Marie Taglioni. A l’Opéra de Paris, il a chorégraphie plusieurs ballets pour sa fille, notamment son chef-d’œuvre, La Sylphide.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Le Diable boiteux :ballet en trois actes et dix tableaux, livret d'Edmond Burat de Gurgy d'après le roman d'Alain-René Lesage, musique de Casimir Gide, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Léon Feuchère, Edouard Despléchin, Jules Diéterle, Charles Séchan, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Henri d'Orschwiller et Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler et Joseph Mazilier, 1er juin 1836.

La Fille du Danube :ballet en deux actes et quatre tableaux, livret d'Eugène Desmare, musique d'Adolphe Adam, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc Charles Cicéri, Jules Diéterle, Léon Feuchère, Edouard Despléchin et Charles Séchan, costumes de Henri d'Orschwiller. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 21 septembre 1836.

 

 

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