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Miroir du dandy, par Cham (1842)

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 20 mai 1868

 

Mon bien cher fils,

Ah la loge infernale ! Quels souvenirs ! Pour t’en parler, je dois retourner un peu arrière dans mon récit et revenir aux années Véron.

Ce qu’on appelait alors la loge infernale était la grande baignoire de gauche au rez-de-chaussée, qui commença à faire parler d'elle sous le règne du Docteur Véron, et poursuivit sa route tumultueuse sous l’administration de Duponchel. Cette avant-scène était occupée, lors de chaque spectacle de quelque importance, non par des rats ou des tigres, mais par des lions, ces superbes dandys aux gants jaunes, disciples de Brummel. Ils venaient là, fièrement cambrés, dans leur habit qui les pinçait à la taille, arborant avec arrogance de hautes cravates qui leur montaient jusqu'aux oreilles et fermement décidés à conduire les goûts du public en matière de spectacle aussi bien que de mode. Selon les jours, ils applaudissaient à tout rompre ou, plus souvent, ils huaient et sifflaient bruyamment tout ce qui n’avait pas l’heur de leur plaire. Les spectateurs guettaient avec curiosité les réactions de ces Messieurs ; les artistes autant que la direction de l’Opéra les redoutaient. Ces lions étaient féroces ! Auguste et ses Romains avaient beau se déchaîner et claquer à tour de bras, les lions contre-attaquaient plus fort, dans une rivalité assourdissante.

En 1837, ainsi que je te l’ai conté dans ma dernière lettre, Marie Taglioni faisait ses adieux à notre scène de la rue Le Peletier, Duponchel n’ayant pas su la retenir à Paris. Soudain, une clameur partit de la loge infernale :

-          La tête de Duponchel ! La tête de Duponchel !

Afin de parfaire leur charivari, les lions s’apprêtaient à jeter symboliquement sur la scène une tête coupée en carton-pâte ; leur geste fut arrêté de justesse par un aide-de-camp de la cour, qui vint les supplier, au nom de la reine, de renoncer à leur macabre plaisanterie. Le régicide Meunier devant être exécuté le lendemain, la reine était trop impressionnée pour être capable de supporter le spectacle d’un simulacre de tête tranchée. Les lions obtempérèrent et, le lendemain, le roi signait la grâce de Meunier.

Cependant, les gants-jaunes en voulaient toujours à Duponchel ; un autre jour ils envoyèrent des faire-part annonçant sa mort. Des articles nécrologiques furent précipitamment imprimés, des tentures noires apparurent rue Le Peletier. Quelle ne fut pas la surprise des invités quand ils furent reçus par celui-là même qu'ils venaient enterrer !

Comme d’autres loges d’avant-scène, la loge infernale était organisée « en omnibus », c’est-à-dire partagée entre plusieurs souscripteurs, même si le marquis du Hallays-Coëtquen en était le seul titulaire. Sous la houlette de deux chefs de file, le comte Guy de La Tour du Pin et le comte Fernand de Montguyon, les membres les plus insolents et les mieux habillés du Jockey-Club venaient peupler la célèbre baignoire et faire trembler le directeur du théâtre, le chef d’orchestre et les artistes tant leurs interventions étaient tapageuses et sans appel.

L’autre passe-temps des jeunes fashionables de la loge maudite consistait à lorgner de fort près les danseuses - comme tout un chacun, me diras-tu. La différence, c’est que ces messieurs s’étaient fait fabriquer à leur usage exclusif des lorgnettes qui grossissaient trente-deux fois les objets, et surtout les plus belles jambes de l’Opéra.

Sur le devant de la baignoire se pavanait souvent une canne, une énorme canne à pomme de turquoises. C’était celle de M. de Balzac, qui eut sa place parmi les lions et dont il fut un temps parmi les plus assidus et les plus voyants, toujours prêt à faire apparaître en public son habit bleu à boutons d'or massif. Puis il cessa de payer son billet et disparut de la loge rugissante. M. Nestor Roqueplan, qui allait présider quelques années plus tard aux destinées de l’Opéra, fut lui aussi un habitué de la fameuse avant-scène, et loin d’être le moins mordant.

Telles étaient les particularités pittoresques des soirées à l’Opéra, alors que je n’étais moi-même qu’un jeune provincial ébahi par tout ce bruit. Merci, mon cher fils, de m’avoir donné l’occasion d’évoquer de tels souvenirs !

A très bientôt. Porte-toi bien.

 

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

 Auguste : chef de claque à l’Opéra de la rue le Peletier vers 1830-1840, sous la direction du Docteur Véron puis d’Henri Duponchel.

Cham (Charles-Amédée-Henry de Noé, dit Cham) (1818-1879) : dessinateur, caricaturiste et humoriste, collaborateur au Charivari.

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Meunier Pierre-François (1814-1840) : commit une tentative d’assassinat le 27 décembre 1836 contre Louis-Philippe, qui se rendait en calèche au Palais Bourbon avec ses fils. Gracié par le roi, il se suicidera plus tard en prison.

Roqueplan Nestor (Victor-Louis-Nestor Rocoplan dit Roqueplan, 1805-1870) : journaliste, écrivain et homme de théâtre, qui dirigea l’Opéra (1847-1854), l’Opéra-Comique, le Châtelet, le Théâtre français et d’autres théâtres.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de  l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

 

 

 

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