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Giselle . Souvenirs du théâtre. [estampe]  [1844] Paris Garnot édit.

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 30 mai 1868

 

Mon bien cher Père,

Vous avez amplement répondu à ma curiosité concernant la loge infernale. Que d’anecdotes croustillantes ! Désormais, plus le moindre écho de charivari dans la grande baignoire de gauche ! Ce n’est rien d’autre qu’une avant-scène banale où peut-être, tout au plus, se trouve-t-on mieux installé qu’ailleurs pour lorgner de jolies jambes.

C’est toutefois dans notre loge habituelle que j’ai pris place hier soir pour assister à la représentation de Giselle, qu’on donnait enfin en entier, après la mise en bouche qui nous avait été servie le premier de ce mois avec l’acte I. Cette fois, nous avions le ballet au complet, la Muette ayant été réduite à un acte seulement, ce qui me convenait assez bien.

Giselle représente pour moi ce que La Sylphide fut pour vous, l’entrée de plain-pied dans un monde surnaturel, la découverte subjuguée de pâles fantômes flottant dans une vapeur de gaze blanche. De là date mon véritable engouement pour le ballet. Aussi me tardait-il de me confronter à mes souvenirs éblouis, maintenant que je suis vieux de quelques années et de quelques ballets de plus.

Ensemble, nous avions vu en son temps la Mouravieff. Hier soir, c’était Melle Grantzow qui officiait, heureuse de bénéficier du plus beau cadre qu'une danseuse de talent puisse rêver, entre la poésie de M. Gautier et les décors de M. Cicéri, surtout ceux du deuxième acte qui contribuent à donner à ce tableau sa couleur d’outre-tombe. La musique de M. Adam me semble toujours pleine de fraîcheur et de mélodie, sans contredit une belle partition de ballet. Une marche au premier acte, la valse ainsi que le final sont très agréables, cependant ma partie préférée est l’introduction du deuxième acte, d’une facture élégante et suave.

Depuis son récent retour de Russie, dans Le Corsaire puis dans le premier acte de Giselle, chacune des apparitions d’Adèle Grantzow est fêtée à Paris par un vacarme d'applaudissements, qu’elle justifie parfaitement tant sont admirables sa légèreté, sa gracieuse élévation et le moelleux de son exécution. Hier soir, elle fut à nouveau fraîche, naïve et vive au premier acte, la taille étroitement prise dans sa robe paysanne jaune, exprimant à merveille par ses pas l’amour que voue Giselle à la danse. Son Loÿs était M. Mérante, et le pas de deux qu’ils ont dansé ensemble m’a semblé un petit chef-d’œuvre de coquetterie et de finesse. La scène de folie au premier acte a été parfaitement rendue, poignante sans exagération.

Mais ce que j’attendais par-dessus tout, c’était le deuxième acte au royaume des Wilis, ce ballet d’ombres blanches qui a décidé de ma propre carrière de dilettante de la danse. Quelle poésie désincarnée, quelles envolées légères des ballerines, mais aussi quelle glace implacable dans la détermination des Wilis à se venger de leurs fiancés ! Melle Fonta, dans le rôle de Myrtha, fut hiératique, inflexible, grandiose. Quant à Melle Grantzow, française par la danse, russe de réputation, elle n’en est pas moins allemande de naissance et je l’imagine élevée dans la poésie du Roi des Aulnes et de la Lorelei, nourrie de Goethe et de Heine. La grâce, l’esprit, la science, elle a tout pour elle. Quel style ballonné et suave ! Quelle sublime façon de faire parler la virtuosité de ses pointes, de leur faire dire la douleur, la tendresse, le pardon envers l’homme qui l’a trahie et qu’elle vient maintenant résolument secourir. Elle se fait flamme, elle l’entraîne, elle lui ordonne de vivre par amour pour elle. Et c’est assurément toute la grandeur de Giselle, cette rédemption par la force de l'amour. Oui, ce ballet est un pur chef-d’œuvre ! J’ai ressenti à nouveau cette émotion si vive qui m’avait affecté jusqu’à l’âme lorsque, tout jeune homme, je découvris ce ballet en votre compagnie. Hier, Melle Grantzow sut admirablement faire revivre en moi la gamme des sentiments que j’éprouvai alors. Elle a été saluée par des salves d’applaudissements crépitant sans fin, son merveilleux talent reconnu à sa juste mesure.

Je dois également des éloges à la reine Melle Fonta, je l’ai déjà dit ; à M. Mérante, Albrecht touchant de repentir ; à M. Coralli qui remplissait le rôle d’Hilarion ; à Melle Fioretti, si élégante dans la valse aux côtés de M. Rémond. De leur côté, Melles Morando, Lamy, Rust, Stoïkoff, Villiers, Parent n’étaient pas en reste, formant un superbe écrin aux danseurs principaux.

Il serait peu de dire que je suis sorti de l’Opéra enchanté et ému. Hélas, cette représentation n’est pas suivie d’autres et nous repartons pour des mois de juin et juillet sans aucun ballet. Guillaume Tell, l’Africaine, Don Juan, Herculanum, voilà tout ce qui nous attend.

Portez-vous bien mon bien cher Père et donnez-moi vite de vos bonnes nouvelles.

Votre fils attentionné.

 

Charles de Vaudreuil

 

Notes :

Adam Adolphe-Charles (1803-1856) : compositeur français, auteur de musique d’opéras comiques et de ballets, dont Giselle.

Cicéri Pierre-Luc-Charles (1782-1868) : peintre français et décorateur de théâtre. Il signa pour l’Opéra de nombreux décors qui suscitèrent l’engouement du public, en particulier le décor fantastique des ruines du cloître Sainte-Rosalie pour l’opéra Robert le Diable (1831).

Coralli Eugène (1834-1870) : danseur à l’Opéra de Paris, fils du grand chorégraphe et danseur Jean Coralli.

Fioretti Angelina (1846-1879) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1863 à 1870.

Fonta Laure (Poinet dite Fonta) : danseuse à l'Opéra de Paris jusqu'en 1881.

Gautier Théophile (1811-1872) : poète, romancier et critique d’art français, en particulier critique de ballet. Auteur de livrets de ballets, dont Giselle.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

Lamy Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Mérante Louis-Alexandre (1828-1898) : danseur et chorégraphe français, de l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1869 à 1887. Il a interprété les premiers rôles masculins des ballets jusqu’à un âge avancé.

Morando Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Mouravieff (ou Mouravieva) Martha (1838-1879) : danseuse russe. Elle se produisit à l’Opéra de Paris en 1863.

Parent Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Rémond Félix : danseur à l’Opéra de Paris au 19ème siècle, ayant débuté en 1837.

Stoïkoff Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Rust Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Villiers Adèle : danseuse à l'Opéra de Paris de 1853 à 1870.

Giselle : ballet en deux actes, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 28 juin 1841.

Le Corsaire : ballet en 3 actes et 5 tableaux avec une épilogue apothéose, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges d’après Lord Byron, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Joseph Mazilier. Créé à l’Opéra rue le Peletier le 23 janvier 1856. Dans le final, un navire faisant naufrage défraya la chronique.

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes d’Eugène Lami. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 12 mars 1832.

La Muette de Portici : opéra en 5 actes, livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne, musique de Daniel-François-Esprit Auber. Créé à l’Opéra rue le Peletier, le 29 février 1828.