[Les_Mohicans

Maquette de costume de Paul Lormier pour les Mohicans

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 8 juin 1868

 

Mon cher fils,

Comme tu as raison ! Giselle est bien le chef-d’œuvre du ballet et la merveille du répertoire chorégraphique de notre Opéra. Je te parlerai plus tard longuement de la création de ce ballet et de la charmante Carlotta qui fut son idéale interprète. Mais permets-moi d’égrener mes souvenirs de vieil abonné avec un peu de méthode et de progresser de façon ordonnée dans la chronologie des ballets que j’ai vus.

Pour l’heure, je te parlerai brièvement des Mohicans, le ballet qui fit suite aux adieux de Marie Taglioni. C’était en juillet 1837, on venait d’engager à l’Opéra un danseur nommé Guerra, qui devait monter un ballet ; ce fut les Mohicans, un pauvre spectacle en vérité, mais la direction n’y attachait aucune importance, le concevant uniquement pour servir de cadre aux débuts de Melle Nathalie Fitz-James.

Voici en deux mots le sujet : une jeune Alice et un maître de danse sont enlevés par des Mohicans. L’une se voit condamnée à épouser le chef de la tribu, l’autre se résigne mal à servir de repas de gala aux sauvages. Une idée lui vient : il convainc Alice de se mettre à danser, puis donne aux Peaux-Rouges une leçon de danse générale, prétexte à leur faire déposer arcs et casse-têtes. L’intervention de soldats anglais achève la soumission des Mohicans, Alice retrouve évidemment son fiancé et tout est dit.

Une trame indigente, tu le vois, mais je dois dire que la musique écrite par M. Adam était jolie. De son côté, M. Lormier avait vêtu les jeunes indiennes de fort gracieux pagnes de mousseline et de plumes multicolores ; MM. les sauvages étaient admirablement tatoués. Quant à Melle Nathalie Fitz-James, la troisième du nom à l’Opéra après ses deux sœurs, elle avait des bras charmants et une physionomie avenante se prêtant aux expressions de la pantomime. Certains disaient qu’il y avait de l’avenir dans cette nouvelle danseuse ; je la trouvai pour ma part douée de légèreté, mais de cette légèreté sans vigueur qu’on pourrait comparer à celle d’une bulle de savon. Une taille fine et bien prise n’est rien pour une danseuse sans un jarret d’acier et une jambe qui ne tremble pas.

Melle Taglioni eût-elle sauvé ce ballet de la perdition définitive ? Melle Nathalie Fitz-James, bien que tout à fait gracieuse, n'était pas de force à soutenir une œuvre, encore moins un si malheureux ballet. Les Mohicans n’eurent aucun succès ! Je puis même dire que ce fut une lourde chute, car ils ne purent aller au-delà de leur troisième représentation, les sifflets s’étant mariés très souvent et de manière fort aigre à la musique de l’orchestre. Le libretto de M. Guerra alla rejoindre dans le cimetière chorégraphique Brésilia, L’Ile des Pirates, et tant d’autres ballets défunts et enterrés. Ce n’était qu’un raté pour un assez joli succès à venir, celui de Melle Fanny Elssler dans La Chatte métamorphosée en femme. Je te conterai cela dès demain, afin de refermer au plus vite la page sur ces tristes Mohicans et de m’étendre sur de plus heureux souvenirs.

Porte-toi bien, mon cher fils.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Adam Adolphe-Charles (1803-1856) : compositeur français, auteur de musique d’opéras comiques et de ballets, dont Giselle.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Fitz-James Nathalie, Fijan dite Fitz-James (1819-18…) : cantatrice et danseuse à l’Opéra de Paris, où elle fit ses débuts en 1837. A dansé à Paris, en Italie, aux Etats-Unis, puis de nouveau à Paris.

Guerra Antonio (1810-1846) : danseur, chorégraphe et maître de ballet. Il a dansé à Naples, puis à l'Opéra de Paris en 1836-1837. Il devint ensuite maître de ballet à Londres puis à Vienne

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

 

Brésilia ou la tribu des femmes : ballet en un acte livret et chorégraphie de Filippo Taglioni, musique de M. le Comte de Gallenberg, décors de Humanité René Philastre et Charles Cambon. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 8 avril 1835.

L'Ile des pirates : ballet en quatre actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Casimir Gide et Luigi Carlini, chorégraphie de Louis Henry, décors de Charles Séchan, Léon Feuchère, Jules Diéterle, Edouard Despléchin, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Robert-Fleury. Créé par Fanny Elssler et Louis Stanislas, dit Montjoie, le12 août 1835.

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Chatte métamorphosée en femme : ballet en trois actes, livret de Charles Duveyrier, musique d’Alexandre Montfort, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Louis Lucien Devoir, Michel Pourchet, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le16 octobre 1837.