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Mlle Fanny Essler dans La Chatte métamorphosée en femme

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 10 juin 1868

 

Mon cher fils,

Après l’enterrement précipité des Mohicans, en juillet 1837, Paris s’en fut sans tarder dans les Pyrénées, à Plombières, aux bains de Calais ou aux bains de Dieppe. A la rentrée d’octobre, il se murmurait que Melle Fanny Elssler était plongée dans une étrange manie, vouant son temps à l’étude approfondie des mœurs félines, consacrant ses heures de liberté à un matou, pour analyser chacun de ses coups de patte, chacun de ses étirements. Car, oui, on allait porter sur la scène de l’Opéra l’aimable folie de MM. Scribe et Mélesville jouée au vaudeville quelques années auparavant, La Chatte métamorphosée en femme, elle-même inspirée de la fable de M. de La Fontaine.

On disait encore que M. Duveyrier avait consacré son énergie à étoffer le sujet de la pochade vaudevillesque pour en faire un libretto en bonne et due forme, avec trois actes pas moins ; qu’il avait transporté l’action en Chine pour permettre à MM. Devoir, Pourchet, Philastre et Cambon de concevoir des décors richement exotiques. On savait que de son côté M. Lormier, fort à son affaire, s’inspirait pour ses costumes de modèles authentiques venus de Canton. La musique de M. Montfort s’annonçait digne de toutes ces magnificences… Toujours est-il que Paris brûlait de curiosité.

Mais procédons par le début, voici l’histoire : dans les lointaines contrées de la Chine, certain étudiant répondant au nom d’Ou-glou s’est pris de folle amitié pour sa chatte, au point qu’il n’envisage pas le mariage, jugeant toutes les femmes infidèles et perfides. Or la fille de l’empereur, Kié-li (Melle Elssler) aime Ou-glou (M. Mazilier) et le veut pour mari. Celui-ci n’a toujours d’yeux que pour sa chatte. Sur ce, a lieu au palais impérial un grand bal avec danses de Chinois et de Chinoises, de magots, de soldats et de mandarins, avec feu roulant d’éventails et de banderoles. Sommée par son père de choisir un fiancé, Kié-li les refuse tous.

Au second acte, Ou-glou se rend dans la maison de sa nourrice pour réclamer sa jolie chatte blanche. Il court vers une corbeille dont il soulève le linge : voilà que le panier, s’entrouvrant, laisse voir une jeune fille accroupie, qui s’éveille et s’étire à la façon féline. Elle fait le gros dos, s’approche bien doucement de son maître, saute sur ses genoux et fait patte de velours. Te narrer ensuite les tribulations par lesquelles la malicieuse chatte fait passer le pauvre Ou-glou serait une histoire aussi longue que celle de Shéhérazade. Je te dirai seulement qu’au troisième acte, nous retrouvons Kié-Li et Ou-glou assis l’un près de l’autre sur un trône de saphirs et d’émeraudes.

Certains dirent que le ballet ne valait pas cher, qu’il était indigne d’un théâtre tel que l’Opéra. Pour ma part, j’ai fort goûté la pittoresque originialité des pas imaginés par M. Coralli, faisant apparaître une nouvelle facette du talent de Melle Elssler ; ce n’était plus la fougue d’une cachucha, mais une langoureuse souplesse féline, une coquetterie pateline, des sauts imprévus et des grâces piquantes. Il se trouva de nombreux spectateurs captivés tout comme moi par la légèreté de velours, les allures vives et caressantes, l’expression pleine de goût et de charme déployées par Melle Fanny. Il n’y avait là sans doute qu’un mauvais canevas, mais si gracieusement déguisé par le jeu de la ballerine qu’il en paraissait délicieux. Il fallait, en vérité, que devant une pareille chatte, l’indifférent Ou-glou soit bien mal avisé pour ne pas se faire tout aussitôt matou !

Encore un ballet dont tu sais désormais tout, mon cher fils, et que j’ai pris plaisir à évoquer pour toi. A ton tour, maintenant, de me narrer les dernières nouveautés parisiennes. Rien ne me fait plaisir autant que tes lettres, tu le sais.

Porte-toi bien.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Cambon Charles-Antoine (1802-1875) : décorateur français de théâtre français, l'un des plus renommés de son époque.

Coralli Jean (1779-1854) : danseur et chorégraphe italien qui a fait sa carrière à l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1831 à 1850.

Devoir Louis Lucien (1808-1869) : décorateur de théâtre.

Duveyrier Charles (1803-1866) : dramaturge et idéologue saint-simonien, frère du dramaturge Anne-Honoré-Joseph Duveyrier dit Mélesville.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875.

Mélesville (Anne-Honoré-Joseph Duveyrier dit Mélesville,1787-1865) : dramaturge français.

Montfort Alexandre (1803-1856) : compositeur, deuxième Grand prix de Rome en 1830.

Philastre Humanité René (1794-18..) : peintre décorateur de théâtre.

Pourchet Michel (1805-18..) : décorateur de théâtre, le plus souvent en collaboration avec Louis Devoir.

Scribe Eugène (1791-1861) : illustre auteur dramatique, ayant écrit de nombreux livrets de comédie, d’opéras comiques, d’opéras et de ballets.

 

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Chatte métamorphosée en femme : ballet en trois actes, livret de Charles Duveyrier, musique d’Alexandre Montfort, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Louis Lucien Devoir, Michel Pourchet, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le 16 octobre 1837.