la czarine

 La Csarine, de MM. Adenis et Gastineau, Scène de l’Automate

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 17 juin 1868

 

Mon bien cher Père,

Quel plaisir ce fut pour moi de découvrir sous votre plume deux ballets dont je n’avais jamais entendu parler !  

Passons sur les Mohicans… A mon sens, le choix du sujet est primordial pour un ballet, il faut qu’il se prête aisément aux scènes chorégraphiées. Or, faire danser des sauvages et des soldats était assurément une curieuse idée ! 

Mais les grâces de chatte de Melle Elssler semblent au contraire vous avoir charmé au plus haut point. Je m’amuse de voir comment vous, taglioniste de la première heure, avez finalement succombé à la patte de velours et aux chatteries de Melle Fanny. Quelle extraordinaire période vous avez vécue, entre ces deux grandes artistes que leur rivalité devait pousser vers les sommets ! 

En ce moment, rien de tel à l’Opéra. A vrai dire, aucun ballet ne se donne de tout le mois de juin, et pas davantage au mois de juillet ; mais y en aurait-il que les danseuses viendraient à manquer, car elles jouent de malchance : après Melle Grantzow qui s’est foulé la cheville, voici Melle Fioretti qui tombe dans les escaliers ! Par bonheur, les contusions sont peu graves et elle pourra prendre part au divertissement d’Herculanum. 

Faute de grives, on mange des merles ; délaissant notre chère rue Le Peletier, je me tourne vers le théâtre, entraîné par mon ami Saint-André. Nous sommes allés l’autre soir à l’Ambigu voir La Csarine, de MM. Adenis et Gastineau, la pièce dont tout le monde parle. Ce qui excite ainsi la curiosité du public est une machine qui joue aux échecs contre Catherine II. C’est Robert Houdin qui l’a conçue et l’enferme sous cloche chaque soir, de peur qu’on lui vole son secret. Personne encore n’a encore réussi à comprendre comment l’automate fonctionne, pas même le lord excentrique, qui soir après soir loue une baignoire d’avant-scène dans l’espoir de percer le mystère. Il a parié que ce serait chose faite avant la fin du mois… Saint-André a pris le pari inverse ; espérons pour ses finances qu’il aura raison. 

L’affaire qui m’occupe est en bonne voie, je pense ainsi pouvoir faire un long séjour à la Boissière, à partir du 20 juillet environ, en même temps que Marie-Amélie. Ma pauvre petite sœur me disait dans sa dernière lettre combien elle a hâte d’échapper à son couvent ! 

En attendant, je vous dis adieu, mon cher Père, et vous souhaite la meilleure santé du monde. 

Votre fils dévoué.

 

Charles de Vaudreuil

 

Notes : 

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Fioretti Angelina (1846-1879) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1863 à 1870.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

Houdin Jean-Eugène Robert (1805-1871) : constructeur d’automates et célèbre illusionniste français.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

 

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Chatte métamorphosée en femme : ballet en trois actes, livret de Charles Duveyrier, musique d’Alexandre Montfort, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Louis Lucien Devoir, Michel Pourchet, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le16 octobre 1837. 

Herculanum : opéra en 4 actes, livret de Joseph Méry et Térence Hadot, musique de Félicien David. Créé à l’Opéra Le Peletier, le 4 mars 1859.