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Fanny Elssler dans La Sylphide 

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, 23 juin 1868 

 

Mon cher fils, 

Je reprends aujourd’hui à ton intention ma relation des glorieuses années Elssler. Jusqu’à la Volière de Boccace, Melle Fanny s'était soigneusement abstenue de paraître dans les rôles de Marie Taglioni ; c’était dans un genre différent qu’elle voyait son étoile briller au plus haut. 

Or, ne pouvant produire tous les quatre matins un nouveau ballet, M. Duponchel estima qu’il était temps pour la nouvelle reine de la danse de prendre la succession de la Taglioni dans les principales créations de cette dernière. C’est ainsi que le 21 septembre 1838, La Sylphide fut donnée avec Melle Fanny pour interprète. Quel scandale ! Quelle indignité ! Oublier si vite, avec une si criante ingratitude, la seule, la véritable Sylphide ! Une partie du public, dont moi-même, refusa de se faire complice d’une telle profanation et n’alla tout simplement pas à l’Opéra ce soir-là. Il paraît que se produisit au premier acte un petit accident : au moment où Melle Fanny devait s'échapper par la cheminée, un obstacle entrava son ascension et la fit retomber. Légèrement blessée, elle put néanmoins reparaître au second acte et aller jusqu'au bout de son rôle. D’autant plus enclins à l’applaudir après cette légère frayeur, une partie des spectateurs manifestèrent une vive approbation à la danseuse. En tête figurait M. Th. Gautier, qui avait revendiqué très haut pour Fanny Elssler le droit de s'approprier les rôles de Marie Taglioni et jugeait la tentative parfaitement réussie. Les taglionistes, tu t’en doutes, tinrent un langage tout différent ; toutefois, les plus acharnés d’entre eux s’étaient abstenus, comme moi, de se rendre ce soir-là à l’Opéra et l’affaire en resta là.

Il en fut tout autrement lorsque Fanny Elssler reprit le 22 octobre le rôle de la Taglioni dans La Fille du Danube. Le sacrilège étant moins grand, le public fut plus nombreux, remplissant la salle à déborder, taglionistes contre elssléristes. L’affrontement fut inouï. Toutes les loges, depuis les baignoires jusqu’aux cintres, étaient debout pour mieux faire entendre, qui applaudissements frénétiques, qui sifflets endiablés. Le parterre se transforma pendant deux heures en arène véritable où bravos enthousiastes, huées furieuses et coups de poing se distribuaient avec une égale ardeur… On se serait cru à la première représentation d’Hernani. Il se trouva même quelques claqueurs d’Auguste pour faire sortir un peu vigoureusement de la salle les agitateurs les plus acharnés. Les journaux en firent grand bruit, publiant des lettres de citoyens qui auraient été cruellement meurtris dans la bagarre. 

Au milieu de ce tumulte, je dois dire que Melle Elssler, qui avait changé beaucoup des pas que faisait la Taglioni, dansa brillamment, avec moins de chaste langueur que son ancienne rivale, mais avec plus d’éclat. Pour ma part, je ne vis point de trahison à l’applaudir ; ma loyauté au souvenir de l’Immatérielle ne m’empêchait pas d’être sensible au très grand talent de Fanny Elssler.  

Encore une fois, que de souvenirs ! J’ai pris bien du plaisir à les partager avec toi. Imaginerais-tu de nos jours pareille furie à l'Opéra ?

 

Porte-toi bien mon cher fils et écris-moi bientôt. 

Emilien de Vaudreuil 

 

Notes : 

Auguste : chef de claque à l’Opéra de la rue le Peletier vers 1830-1840, sous la direction du Docteur Véron puis d’Henri Duponchel. 

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de  l’Opéra de Paris de 1835 à 1848. 

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni. 

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques. 

 

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes d’Eugène Lami. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 12 mars 1832. 

La Fille du Danube : ballet en deux actes et quatre tableaux, livret d’Eugène Desmare, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc Charles Cicéri, Jules Diéterle, Léon Feuchère, Edouard Despléchin et Charles Séchan, costumes de Henri d’Orschwiller. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 21 septembre 1836. 

La Volière ou les oiseaux de Boccace : ballet en un acte, argument d’Eugène Scribe, musique de Casimir Gide, chorégraphie de Thérèse Elssler, décors de Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le 5 mai 1838.