laure fonta Myrtha

Laure Fonta dans le rôle de Myrtha, de Giselle

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, 28 juin 1868

 

Mon bien cher Père,

J’étais bien loin de soupçonner que le ballet pût susciter de telles passions ! Des loges déchaînées, un parterre qui tourne au pugilat… En effet, comment l’imaginer aujourd’hui, alors que le public n’applaudit que du bout des doigts et ne se permet de siffler que tout à fait exceptionnellement ! Votre récit est décidément un véritable feuilleton, dont je me demande chaque fois quel sera le prochain rebondissement.

De mon côté, point d’Opéra. A la place je vais aux Champs Elysées, au concert Besselièvre, qui est le « great attraction » de la saison. Un répertoire habilement composé, des solistes remarquables, des chefs d’orchestre hors ligne, voilà ce qui attire officiellement place du Cours de la Reine les amateurs de musique. En réalité, c’est en ce moment l’endroit de Paris où il faut être vu. Les dames y étrennent leurs robes nouvelles et leurs chapeaux les plus extravagants, tandis qu’hommes célèbres, princes et barons se réunissent pour deviser sous les marronniers. On y va le jour, on y va le soir, et même la nuit, pour les fêtes de minuit du vendredi. 

J’irai tout de même demain rue le Peletier, juste pour voir Melle Fonta dans le divertissement d’Herculanum. Les accidents survenus à Melle Grantzow et à Melle Fioretti, l’une avec son pied, l’autre dans ses escaliers, ont retardé la reprise de cet opéra et c’est décidément Melle Fonta qui dansera le rôle de la Bacchante. Figurez-vous que cette danseuse, avec laquelle j’ai eu l’occasion d’avoir au foyer la plus intéressante des conversations, est une personne tout à fait surprenante : en dehors des moments où elle danse, elle est pour ainsi dire une sorte d’archéologue de la chorégraphie. En ce moment, elle fait ses délices de l’Orchésographie de Thoinot Arbeau, un traité de danse de cour et de bals écrit à la Renaissance. Est-ce original ! 

La demoiselle m’a raconté aussi comment elle est entrée tout enfant à l’Opéra, dans le « bataillon des francs », ainsi nommé parce qu'il se compose de jeunes filles à qui l'on donne un franc par soirée. Elle devint coryphée à quatorze ans, puis suivit la classe de perfectionnement de M. Petipa. C’est aujourd’hui une ballerine habile aussi bien dans le genre noble que dans le demi-caractère, à la taille élancée, au visage intelligent, avec de beaux yeux bleus et une bouche souriante. On la voit dans tous les divertissements, qu’elle danse avec beaucoup de grâce. Lors de la dernière reprise de Giselle, elle fut à côté de Melle Grantzow une Myrtha à la fois implacable et légère, que j’ai admirée sans réserve. Voilà pourquoi j’irai demain la voir en bacchante. 

A très bientôt, mon cher Père, dans moins d’un mois je serai auprès de vous. D’ici là, portez-vous bien ! 

Votre fils dévoué. 

Charles de Vaudreuil

 

Notes : 

Fioretti Angelina (1846-1879) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1863 à 1870.

Fonta Laure (Poinet dite Fonta, 1845-1915) : danseuse à l'Opéra de Paris jusqu'en 1881.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

 

Giselle : ballet en deux actes, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes Paul Lormier. Créé par Carlotta Grisi et Lucien Petipa, le 28 juin 1841.

Herculanum : opéra en 4 actes, livret de Joseph Méry et Térence Hadot, musique de Félicien David. Créé à l’Opéra Le Peletier, le 4 mars 1859.