Le ballet de l'Opéra de Paris au 19ème siècle

27 juillet 2018

Une sorte d’archéologue de la chorégraphie

 

laure fonta Myrtha

Laure Fonta dans le rôle de Myrtha, de Giselle

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, 28 juin 1868

 

Mon bien cher Père,

J’étais bien loin de soupçonner que le ballet pût susciter de telles passions ! Des loges déchaînées, un parterre qui tourne au pugilat… En effet, comment l’imaginer aujourd’hui, alors que le public n’applaudit que du bout des doigts et ne se permet de siffler que tout à fait exceptionnellement ! Votre récit est décidément un véritable feuilleton, dont je me demande chaque fois quel sera le prochain rebondissement.

De mon côté, point d’Opéra. A la place je vais aux Champs Elysées, au concert Besselièvre, qui est le « great attraction » de la saison. Un répertoire habilement composé, des solistes remarquables, des chefs d’orchestre hors ligne, voilà ce qui attire officiellement place du Cours de la Reine les amateurs de musique. En réalité, c’est en ce moment l’endroit de Paris où il faut être vu. Les dames y étrennent leurs robes nouvelles et leurs chapeaux les plus extravagants, tandis qu’hommes célèbres, princes et barons se réunissent pour deviser sous les marronniers. On y va le jour, on y va le soir, et même la nuit, pour les fêtes de minuit du vendredi. 

J’irai tout de même demain rue le Peletier, juste pour voir Melle Fonta dans le divertissement d’Herculanum. Les accidents survenus à Melle Grantzow et à Melle Fioretti, l’une avec son pied, l’autre dans ses escaliers, ont retardé la reprise de cet opéra et c’est décidément Melle Fonta qui dansera le rôle de la Bacchante. Figurez-vous que cette danseuse, avec laquelle j’ai eu l’occasion d’avoir au foyer la plus intéressante des conversations, est une personne tout à fait surprenante : en dehors des moments où elle danse, elle est pour ainsi dire une sorte d’archéologue de la chorégraphie. En ce moment, elle fait ses délices de l’Orchésographie de Thoinot Arbeau, un traité de danse de cour et de bals écrit à la Renaissance. Est-ce original ! 

La demoiselle m’a raconté aussi comment elle est entrée tout enfant à l’Opéra, dans le « bataillon des francs », ainsi nommé parce qu'il se compose de jeunes filles à qui l'on donne un franc par soirée. Elle devint coryphée à quatorze ans, puis suivit la classe de perfectionnement de M. Petipa. C’est aujourd’hui une ballerine habile aussi bien dans le genre noble que dans le demi-caractère, à la taille élancée, au visage intelligent, avec de beaux yeux bleus et une bouche souriante. On la voit dans tous les divertissements, qu’elle danse avec beaucoup de grâce. Lors de la dernière reprise de Giselle, elle fut à côté de Melle Grantzow une Myrtha à la fois implacable et légère, que j’ai admirée sans réserve. Voilà pourquoi j’irai demain la voir en bacchante. 

A très bientôt, mon cher Père, dans moins d’un mois je serai auprès de vous. D’ici là, portez-vous bien ! 

Votre fils dévoué. 

Charles de Vaudreuil

 

Notes : 

Fioretti Angelina (1846-1879) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1863 à 1870.

Fonta Laure (Poinet dite Fonta, 1845-1915) : danseuse à l'Opéra de Paris jusqu'en 1881.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

 

Giselle : ballet en deux actes, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes Paul Lormier. Créé par Carlotta Grisi et Lucien Petipa, le 28 juin 1841.

Herculanum : opéra en 4 actes, livret de Joseph Méry et Térence Hadot, musique de Félicien David. Créé à l’Opéra Le Peletier, le 4 mars 1859.

 

 

 

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Taglionistes contre elssléristes, l’affrontement fut inouï

fanny elssler la sylphide 2

Fanny Elssler dans La Sylphide 

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, 23 juin 1868 

 

Mon cher fils, 

Je reprends aujourd’hui à ton intention ma relation des glorieuses années Elssler. Jusqu’à la Volière de Boccace, Melle Fanny s'était soigneusement abstenue de paraître dans les rôles de Marie Taglioni ; c’était dans un genre différent qu’elle voyait son étoile briller au plus haut. 

Or, ne pouvant produire tous les quatre matins un nouveau ballet, M. Duponchel estima qu’il était temps pour la nouvelle reine de la danse de prendre la succession de la Taglioni dans les principales créations de cette dernière. C’est ainsi que le 21 septembre 1838, La Sylphide fut donnée avec Melle Fanny pour interprète. Quel scandale ! Quelle indignité ! Oublier si vite, avec une si criante ingratitude, la seule, la véritable Sylphide ! Une partie du public, dont moi-même, refusa de se faire complice d’une telle profanation et n’alla tout simplement pas à l’Opéra ce soir-là. Il paraît que se produisit au premier acte un petit accident : au moment où Melle Fanny devait s'échapper par la cheminée, un obstacle entrava son ascension et la fit retomber. Légèrement blessée, elle put néanmoins reparaître au second acte et aller jusqu'au bout de son rôle. D’autant plus enclins à l’applaudir après cette légère frayeur, une partie des spectateurs manifestèrent une vive approbation à la danseuse. En tête figurait M. Th. Gautier, qui avait revendiqué très haut pour Fanny Elssler le droit de s'approprier les rôles de Marie Taglioni et jugeait la tentative parfaitement réussie. Les taglionistes, tu t’en doutes, tinrent un langage tout différent ; toutefois, les plus acharnés d’entre eux s’étaient abstenus, comme moi, de se rendre ce soir-là à l’Opéra et l’affaire en resta là.

Il en fut tout autrement lorsque Fanny Elssler reprit le 22 octobre le rôle de la Taglioni dans La Fille du Danube. Le sacrilège étant moins grand, le public fut plus nombreux, remplissant la salle à déborder, taglionistes contre elssléristes. L’affrontement fut inouï. Toutes les loges, depuis les baignoires jusqu’aux cintres, étaient debout pour mieux faire entendre, qui applaudissements frénétiques, qui sifflets endiablés. Le parterre se transforma pendant deux heures en arène véritable où bravos enthousiastes, huées furieuses et coups de poing se distribuaient avec une égale ardeur… On se serait cru à la première représentation d’Hernani. Il se trouva même quelques claqueurs d’Auguste pour faire sortir un peu vigoureusement de la salle les agitateurs les plus acharnés. Les journaux en firent grand bruit, publiant des lettres de citoyens qui auraient été cruellement meurtris dans la bagarre. 

Au milieu de ce tumulte, je dois dire que Melle Elssler, qui avait changé beaucoup des pas que faisait la Taglioni, dansa brillamment, avec moins de chaste langueur que son ancienne rivale, mais avec plus d’éclat. Pour ma part, je ne vis point de trahison à l’applaudir ; ma loyauté au souvenir de l’Immatérielle ne m’empêchait pas d’être sensible au très grand talent de Fanny Elssler.  

Encore une fois, que de souvenirs ! J’ai pris bien du plaisir à les partager avec toi. Imaginerais-tu de nos jours pareille furie à l'Opéra ?

 

Porte-toi bien mon cher fils et écris-moi bientôt. 

Emilien de Vaudreuil 

 

Notes : 

Auguste : chef de claque à l’Opéra de la rue le Peletier vers 1830-1840, sous la direction du Docteur Véron puis d’Henri Duponchel. 

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de  l’Opéra de Paris de 1835 à 1848. 

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni. 

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques. 

 

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes d’Eugène Lami. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 12 mars 1832. 

La Fille du Danube : ballet en deux actes et quatre tableaux, livret d’Eugène Desmare, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc Charles Cicéri, Jules Diéterle, Léon Feuchère, Edouard Despléchin et Charles Séchan, costumes de Henri d’Orschwiller. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 21 septembre 1836. 

La Volière ou les oiseaux de Boccace : ballet en un acte, argument d’Eugène Scribe, musique de Casimir Gide, chorégraphie de Thérèse Elssler, décors de Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le 5 mai 1838.

 

 

 

 

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Elle lui fait mille gracieuses agaceries

la volière

Maquette de costume pour La Volière ou les oiseaux de Boccace, par Paul Lormier

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, 22 juin 1868 

 

Mon cher fils,

Il est bien vrai que j’ai le sentiment d’avoir vécu, au point de vue de la danse, une extraordinaire période dont je pense sans exagération que les siècles futurs se souviendront. C’est bien pourquoi je prends tant de plaisir à l’évoquer pour toi. 

En effet, tu peux sourire des engouements successifs de ton vieux père, pour la Taglioni d’abord, pour Fanny Elssler ensuite ; et plus tard, mais j’y reviendrai, pour la Grisi ! Là encore, j’ai le sentiment que le nom de ces trois ballerines traversera les siècles pour briller encore – qui sait ? – jusqu’aux années deux mille et davantage. Certes, la fougue espagnole puis les chatteries de Melle Fanny étaient fort éloignées des envolées suaves d’une Taglioni ; mais ton père, entre-temps, n’était plus tout à fait ce jeune homme de dix-huit ans, tout pétrifié par des blancheurs sublimes. 

Tout en vouant toujours un culte à Marie Taglioni, je ne fus pas le seul à succomber à la verve pétillante de Melle Fanny. Tout Paris succomba, à vrai dire. Je ne t’ai pas encore décrit à quel point Fanny Elssler fut la nouvelle coqueluche, sans toutefois ravir entièrement son trône à la Sylphide. On vit ainsi apparaître un nouveau tissu nommé « elsslérine », une étoffe transparente fabriquée selon un procédé nouveau. Quant aux fashionables, aucune couleur ne leur sembla soudain plus désirable pour leur costume que la nuance « diable boiteux ». La vogue de la fameuse cachucha fut indescriptible : le roi Louis-Philippe et la reine ayant consenti à ce qu'elle figurât au programme des fêtes du mariage du duc d'Orléans, les dames de la meilleure aristocratie en furent absolument entichées… Comtesses et duchesses apprenaient à qui mieux mieux la danse endiablée avec l’intention d’en produire la plus parfaite exécution lors d’une fête ou l’autre. 

Cependant, Fanny avait une sœur, qui dansait aussi, et fort bien, et s’avisa soudain d’être chorégraphe. En mai 1838, pour une représentation au bénéfice de sa sœur et d’elle-même, Melle Thérèse Elssler composa un petit ballet en un acte, La Volière ou les oiseaux de Boccace. Les sujets de ballets sont parfois tout à fait niais, comme celui des Mohicans dont je t’entretenais l’autre jour ; mais ce n’était encore rien à côté de cette étrange Volière ! M. Scribe était l’auteur véritable du libretto, mais il se garda de le revendiquer : bien peu galant, il en fit subir l’entière responsabilité à Melle Thérèse Elssler. 

En deux mots, une toute jeune Zoé (Melle Fanny) est élevée par une sœur pleine de rancœur envers ce singulier bipède appelé homme. Comme de juste, leur demeure isolée sur l’île de Saint-Domingue, toute peuplée de battements d’ailes, est interdite au moindre représentant de l’espèce masculine. Zoé prend tout naturellement pour un oiseau le premier officier anglais qui se présente et, ravie de ce nouveau pensionnaire, elle se conduit avec lui comme s’il appartenait à la plus belle espèce de perroquets. Elle le met en cage, l’attache à un ruban et lui fait mille gracieuses agaceries… tant et si bien qu’à la fin Zoé épouse son oiseau (M. Mazilier). 

Je dois dire que Melle Thérèse broda là-dessus de manière charmante, dessinant son ballet avec une grande fraîcheur et l’encadrant dans de pittoresques décors exotiques peints par MM. Philastre et Cambon. On y voyait une grande volière en fil d'or, remplie de colibris, de bengalis et d’autres oiseaux de tout ramage et de tout plumage… La musique n’était peut-être pas des plus originales, M. Casimir Gide avait été plus heureusement inspiré dans le Diable boiteux. Mais les pas exécutés par Melle Thérèse et Melle Fanny étaient vifs et gracieux, en particulier un pas de deux qu’elles exécutaient ensemble, costumées à ravir dans de brillants atours créoles de M. Lormier. Il y avait une figure particulièrement applaudie, où elles accouraient du fond de la scène en se tenant par la main et en jetant leur jambe avec le plus parfait ensemble. Je me rappelle encore un joli pas nouveau, la Valaisienne. Tout cela était si joyeux, si spirituellement enlevé, que le public oublia l’étrangeté du sujet et applaudit à tout rompre. 

Les jours de bénéfice, tu le sais, être vu est aussi important que voir, puisque le prix des places est double. La salle était donc fort brillante. On y voyait le comte de Pourtalès, le marquis Aguado, Casimir Delavigne, MM. Scribe, Dupaty, Lauriston, Fulchiron, Fould, Schickler, etc. Les dames rivalisaient d’organdis brochés ou semés de petites roses, de mousselines claires et de dentelles. Dans les cheveux étaient piquées des fleurs à profusion, branches de bruyère, camélias, violettes de Parme… Parmi les chapeaux et les turbans, les chefs-d'œuvre de Mme Alexandrine Chamouillet voisinaient avec ceux de la maison Maurice Beauvais. 

Cependant, le succès de cette enfantine Volière ne fut qu’un feu de paille et le petit ballet n’eut pas plus que trois ou quatre représentations. J’imagine que Melles Elssler l’emportèrent dans leurs bagages lorsqu’elles gagnèrent un peu plus tard l’Amérique.

J’ai peut-être été plus bavard que La Volière ne le méritait. Je t’entretiendrai demain ou après-demain d’une affaire autrement importante, en évoquant pour toi les émeutes qui éclatèrent rue Le Peletier lorsque Fanny Elssler se mit à reprendre les rôles de son ancienne rivale partie au pays des neiges glacées.

Je me réjouis sans réserve de ton long séjour prochain à la Boissière. D’ici là, porte-toi bien mon cher fils.

Emilien de Vaudreuil 

 

Notes : 

Cambon Charles-Antoine (1802-1875) : décorateur français de théâtre français, l'un des plus renommés de son époque.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Elssler Thérèse (1808-1878) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834 avec sa sœur Fanny, plus célèbre qu’elle.

Gide Casimir (1804-1868) : compositeur français, auteur de musiques de genre et de ballets, notamment Le Diable boiteux dans lequel s’illustra Fanny Elssler.

Grisi Carlotta (1819-1899) : danseuse italienne, grande interprète du ballet romantique. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1841 à 1849, où elle créa le rôle de Giselle (1841).

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875.

Philastre Humanité René (1794-18..) : peintre décorateur de théâtre.

Scribe Eugène (1791-1861) : illustre auteur dramatique, ayant écrit de nombreux livrets de comédie, d’opéras comiques, d’opéras et de ballets.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Scribe Eugène (1791-1861) : illustre auteur dramatique, ayant écrit de nombreux livrets de comédie, d’opéras comiques, d’opéras et de ballets.

Delavigne Casimir (1793-1843) : poète et dramaturge français.

Aguado Alexandre Marie, marquis de Las Marismas del Guadalquivir (1784-1842) : espagnol de naissance, il s’exile en France où il crée une banque. Membre du Jockey-Club, il est associé commanditaire dans l'exploitation de l'Opéra de Paris sous le directorat du docteur Véron.

Dupaty Louis-Emmanuel-Félicité-Charles Mercier (1775-1851) : auteur dramatique et journaliste français.

 

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Volière ou les oiseaux de Boccace : ballet en un acte, argument d’Eugène Scribe, musique de Casimir Gide, chorégraphie de Thérèse Elssler, décors de Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le 5 mai 1838.

 

 

Une machine qui joue aux échecs

la czarine

 La Csarine, de MM. Adenis et Gastineau, Scène de l’Automate

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 17 juin 1868

 

Mon bien cher Père,

Quel plaisir ce fut pour moi de découvrir sous votre plume deux ballets dont je n’avais jamais entendu parler !  

Passons sur les Mohicans… A mon sens, le choix du sujet est primordial pour un ballet, il faut qu’il se prête aisément aux scènes chorégraphiées. Or, faire danser des sauvages et des soldats était assurément une curieuse idée ! 

Mais les grâces de chatte de Melle Elssler semblent au contraire vous avoir charmé au plus haut point. Je m’amuse de voir comment vous, taglioniste de la première heure, avez finalement succombé à la patte de velours et aux chatteries de Melle Fanny. Quelle extraordinaire période vous avez vécue, entre ces deux grandes artistes que leur rivalité devait pousser vers les sommets ! 

En ce moment, rien de tel à l’Opéra. A vrai dire, aucun ballet ne se donne de tout le mois de juin, et pas davantage au mois de juillet ; mais y en aurait-il que les danseuses viendraient à manquer, car elles jouent de malchance : après Melle Grantzow qui s’est foulé la cheville, voici Melle Fioretti qui tombe dans les escaliers ! Par bonheur, les contusions sont peu graves et elle pourra prendre part au divertissement d’Herculanum. 

Faute de grives, on mange des merles ; délaissant notre chère rue Le Peletier, je me tourne vers le théâtre, entraîné par mon ami Saint-André. Nous sommes allés l’autre soir à l’Ambigu voir La Csarine, de MM. Adenis et Gastineau, la pièce dont tout le monde parle. Ce qui excite ainsi la curiosité du public est une machine qui joue aux échecs contre Catherine II. C’est Robert Houdin qui l’a conçue et l’enferme sous cloche chaque soir, de peur qu’on lui vole son secret. Personne encore n’a encore réussi à comprendre comment l’automate fonctionne, pas même le lord excentrique, qui soir après soir loue une baignoire d’avant-scène dans l’espoir de percer le mystère. Il a parié que ce serait chose faite avant la fin du mois… Saint-André a pris le pari inverse ; espérons pour ses finances qu’il aura raison. 

L’affaire qui m’occupe est en bonne voie, je pense ainsi pouvoir faire un long séjour à la Boissière, à partir du 20 juillet environ, en même temps que Marie-Amélie. Ma pauvre petite sœur me disait dans sa dernière lettre combien elle a hâte d’échapper à son couvent ! 

En attendant, je vous dis adieu, mon cher Père, et vous souhaite la meilleure santé du monde. 

Votre fils dévoué.

 

Charles de Vaudreuil

 

Notes : 

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Fioretti Angelina (1846-1879) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1863 à 1870.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

Houdin Jean-Eugène Robert (1805-1871) : constructeur d’automates et célèbre illusionniste français.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

 

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Chatte métamorphosée en femme : ballet en trois actes, livret de Charles Duveyrier, musique d’Alexandre Montfort, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Louis Lucien Devoir, Michel Pourchet, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le16 octobre 1837. 

Herculanum : opéra en 4 actes, livret de Joseph Méry et Térence Hadot, musique de Félicien David. Créé à l’Opéra Le Peletier, le 4 mars 1859.

 

 

 

 

 

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01 mai 2018

Une langoureuse souplesse féline, une coquetterie pateline

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Mlle Fanny Essler dans La Chatte métamorphosée en femme

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 10 juin 1868

 

Mon cher fils,

Après l’enterrement précipité des Mohicans, en juillet 1837, Paris s’en fut sans tarder dans les Pyrénées, à Plombières, aux bains de Calais ou aux bains de Dieppe. A la rentrée d’octobre, il se murmurait que Melle Fanny Elssler était plongée dans une étrange manie, vouant son temps à l’étude approfondie des mœurs félines, consacrant ses heures de liberté à un matou, pour analyser chacun de ses coups de patte, chacun de ses étirements. Car, oui, on allait porter sur la scène de l’Opéra l’aimable folie de MM. Scribe et Mélesville jouée au vaudeville quelques années auparavant, La Chatte métamorphosée en femme, elle-même inspirée de la fable de M. de La Fontaine.

On disait encore que M. Duveyrier avait consacré son énergie à étoffer le sujet de la pochade vaudevillesque pour en faire un libretto en bonne et due forme, avec trois actes pas moins ; qu’il avait transporté l’action en Chine pour permettre à MM. Devoir, Pourchet, Philastre et Cambon de concevoir des décors richement exotiques. On savait que de son côté M. Lormier, fort à son affaire, s’inspirait pour ses costumes de modèles authentiques venus de Canton. La musique de M. Montfort s’annonçait digne de toutes ces magnificences… Toujours est-il que Paris brûlait de curiosité.

Mais procédons par le début, voici l’histoire : dans les lointaines contrées de la Chine, certain étudiant répondant au nom d’Ou-glou s’est pris de folle amitié pour sa chatte, au point qu’il n’envisage pas le mariage, jugeant toutes les femmes infidèles et perfides. Or la fille de l’empereur, Kié-li (Melle Elssler) aime Ou-glou (M. Mazilier) et le veut pour mari. Celui-ci n’a toujours d’yeux que pour sa chatte. Sur ce, a lieu au palais impérial un grand bal avec danses de Chinois et de Chinoises, de magots, de soldats et de mandarins, avec feu roulant d’éventails et de banderoles. Sommée par son père de choisir un fiancé, Kié-li les refuse tous.

Au second acte, Ou-glou se rend dans la maison de sa nourrice pour réclamer sa jolie chatte blanche. Il court vers une corbeille dont il soulève le linge : voilà que le panier, s’entrouvrant, laisse voir une jeune fille accroupie, qui s’éveille et s’étire à la façon féline. Elle fait le gros dos, s’approche bien doucement de son maître, saute sur ses genoux et fait patte de velours. Te narrer ensuite les tribulations par lesquelles la malicieuse chatte fait passer le pauvre Ou-glou serait une histoire aussi longue que celle de Shéhérazade. Je te dirai seulement qu’au troisième acte, nous retrouvons Kié-Li et Ou-glou assis l’un près de l’autre sur un trône de saphirs et d’émeraudes.

Certains dirent que le ballet ne valait pas cher, qu’il était indigne d’un théâtre tel que l’Opéra. Pour ma part, j’ai fort goûté la pittoresque originialité des pas imaginés par M. Coralli, faisant apparaître une nouvelle facette du talent de Melle Elssler ; ce n’était plus la fougue d’une cachucha, mais une langoureuse souplesse féline, une coquetterie pateline, des sauts imprévus et des grâces piquantes. Il se trouva de nombreux spectateurs captivés tout comme moi par la légèreté de velours, les allures vives et caressantes, l’expression pleine de goût et de charme déployées par Melle Fanny. Il n’y avait là sans doute qu’un mauvais canevas, mais si gracieusement déguisé par le jeu de la ballerine qu’il en paraissait délicieux. Il fallait, en vérité, que devant une pareille chatte, l’indifférent Ou-glou soit bien mal avisé pour ne pas se faire tout aussitôt matou !

Encore un ballet dont tu sais désormais tout, mon cher fils, et que j’ai pris plaisir à évoquer pour toi. A ton tour, maintenant, de me narrer les dernières nouveautés parisiennes. Rien ne me fait plaisir autant que tes lettres, tu le sais.

Porte-toi bien.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Cambon Charles-Antoine (1802-1875) : décorateur français de théâtre français, l'un des plus renommés de son époque.

Coralli Jean (1779-1854) : danseur et chorégraphe italien qui a fait sa carrière à l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1831 à 1850.

Devoir Louis Lucien (1808-1869) : décorateur de théâtre.

Duveyrier Charles (1803-1866) : dramaturge et idéologue saint-simonien, frère du dramaturge Anne-Honoré-Joseph Duveyrier dit Mélesville.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875.

Mélesville (Anne-Honoré-Joseph Duveyrier dit Mélesville,1787-1865) : dramaturge français.

Montfort Alexandre (1803-1856) : compositeur, deuxième Grand prix de Rome en 1830.

Philastre Humanité René (1794-18..) : peintre décorateur de théâtre.

Pourchet Michel (1805-18..) : décorateur de théâtre, le plus souvent en collaboration avec Louis Devoir.

Scribe Eugène (1791-1861) : illustre auteur dramatique, ayant écrit de nombreux livrets de comédie, d’opéras comiques, d’opéras et de ballets.

 

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Chatte métamorphosée en femme : ballet en trois actes, livret de Charles Duveyrier, musique d’Alexandre Montfort, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Louis Lucien Devoir, Michel Pourchet, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le 16 octobre 1837.

 

 

 

 

 

 


24 avril 2018

Les Mohicans n’eurent aucun succès !

 

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Maquette de costume de Paul Lormier pour les Mohicans

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 8 juin 1868

 

Mon cher fils,

Comme tu as raison ! Giselle est bien le chef-d’œuvre du ballet et la merveille du répertoire chorégraphique de notre Opéra. Je te parlerai plus tard longuement de la création de ce ballet et de la charmante Carlotta qui fut son idéale interprète. Mais permets-moi d’égrener mes souvenirs de vieil abonné avec un peu de méthode et de progresser de façon ordonnée dans la chronologie des ballets que j’ai vus.

Pour l’heure, je te parlerai brièvement des Mohicans, le ballet qui fit suite aux adieux de Marie Taglioni. C’était en juillet 1837, on venait d’engager à l’Opéra un danseur nommé Guerra, qui devait monter un ballet ; ce fut les Mohicans, un pauvre spectacle en vérité, mais la direction n’y attachait aucune importance, le concevant uniquement pour servir de cadre aux débuts de Melle Nathalie Fitz-James.

Voici en deux mots le sujet : une jeune Alice et un maître de danse sont enlevés par des Mohicans. L’une se voit condamnée à épouser le chef de la tribu, l’autre se résigne mal à servir de repas de gala aux sauvages. Une idée lui vient : il convainc Alice de se mettre à danser, puis donne aux Peaux-Rouges une leçon de danse générale, prétexte à leur faire déposer arcs et casse-têtes. L’intervention de soldats anglais achève la soumission des Mohicans, Alice retrouve évidemment son fiancé et tout est dit.

Une trame indigente, tu le vois, mais je dois dire que la musique écrite par M. Adam était jolie. De son côté, M. Lormier avait vêtu les jeunes indiennes de fort gracieux pagnes de mousseline et de plumes multicolores ; MM. les sauvages étaient admirablement tatoués. Quant à Melle Nathalie Fitz-James, la troisième du nom à l’Opéra après ses deux sœurs, elle avait des bras charmants et une physionomie avenante se prêtant aux expressions de la pantomime. Certains disaient qu’il y avait de l’avenir dans cette nouvelle danseuse ; je la trouvai pour ma part douée de légèreté, mais de cette légèreté sans vigueur qu’on pourrait comparer à celle d’une bulle de savon. Une taille fine et bien prise n’est rien pour une danseuse sans un jarret d’acier et une jambe qui ne tremble pas.

Melle Taglioni eût-elle sauvé ce ballet de la perdition définitive ? Melle Nathalie Fitz-James, bien que tout à fait gracieuse, n'était pas de force à soutenir une œuvre, encore moins un si malheureux ballet. Les Mohicans n’eurent aucun succès ! Je puis même dire que ce fut une lourde chute, car ils ne purent aller au-delà de leur troisième représentation, les sifflets s’étant mariés très souvent et de manière fort aigre à la musique de l’orchestre. Le libretto de M. Guerra alla rejoindre dans le cimetière chorégraphique Brésilia, L’Ile des Pirates, et tant d’autres ballets défunts et enterrés. Ce n’était qu’un raté pour un assez joli succès à venir, celui de Melle Fanny Elssler dans La Chatte métamorphosée en femme. Je te conterai cela dès demain, afin de refermer au plus vite la page sur ces tristes Mohicans et de m’étendre sur de plus heureux souvenirs.

Porte-toi bien, mon cher fils.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Adam Adolphe-Charles (1803-1856) : compositeur français, auteur de musique d’opéras comiques et de ballets, dont Giselle.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Fitz-James Nathalie, Fijan dite Fitz-James (1819-18…) : cantatrice et danseuse à l’Opéra de Paris, où elle fit ses débuts en 1837. A dansé à Paris, en Italie, aux Etats-Unis, puis de nouveau à Paris.

Guerra Antonio (1810-1846) : danseur, chorégraphe et maître de ballet. Il a dansé à Naples, puis à l'Opéra de Paris en 1836-1837. Il devint ensuite maître de ballet à Londres puis à Vienne

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

 

Brésilia ou la tribu des femmes : ballet en un acte livret et chorégraphie de Filippo Taglioni, musique de M. le Comte de Gallenberg, décors de Humanité René Philastre et Charles Cambon. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 8 avril 1835.

L'Ile des pirates : ballet en quatre actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Casimir Gide et Luigi Carlini, chorégraphie de Louis Henry, décors de Charles Séchan, Léon Feuchère, Jules Diéterle, Edouard Despléchin, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Robert-Fleury. Créé par Fanny Elssler et Louis Stanislas, dit Montjoie, le12 août 1835.

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Chatte métamorphosée en femme : ballet en trois actes, livret de Charles Duveyrier, musique d’Alexandre Montfort, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Louis Lucien Devoir, Michel Pourchet, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le16 octobre 1837.

 

 

 

 

03 avril 2018

Oui, ce ballet est un pur chef-d’œuvre !


xGiselle_Souvenirs_du_théâtre_N°2_[

Giselle . Souvenirs du théâtre. [estampe]  [1844] Paris Garnot édit.

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 30 mai 1868

 

Mon bien cher Père,

Vous avez amplement répondu à ma curiosité concernant la loge infernale. Que d’anecdotes croustillantes ! Désormais, plus le moindre écho de charivari dans la grande baignoire de gauche ! Ce n’est rien d’autre qu’une avant-scène banale où peut-être, tout au plus, se trouve-t-on mieux installé qu’ailleurs pour lorgner de jolies jambes.

C’est toutefois dans notre loge habituelle que j’ai pris place hier soir pour assister à la représentation de Giselle, qu’on donnait enfin en entier, après la mise en bouche qui nous avait été servie le premier de ce mois avec l’acte I. Cette fois, nous avions le ballet au complet, la Muette ayant été réduite à un acte seulement, ce qui me convenait assez bien.

Giselle représente pour moi ce que La Sylphide fut pour vous, l’entrée de plain-pied dans un monde surnaturel, la découverte subjuguée de pâles fantômes flottant dans une vapeur de gaze blanche. De là date mon véritable engouement pour le ballet. Aussi me tardait-il de me confronter à mes souvenirs éblouis, maintenant que je suis vieux de quelques années et de quelques ballets de plus.

Ensemble, nous avions vu en son temps la Mouravieff. Hier soir, c’était Melle Grantzow qui officiait, heureuse de bénéficier du plus beau cadre qu'une danseuse de talent puisse rêver, entre la poésie de M. Gautier et les décors de M. Cicéri, surtout ceux du deuxième acte qui contribuent à donner à ce tableau sa couleur d’outre-tombe. La musique de M. Adam me semble toujours pleine de fraîcheur et de mélodie, sans contredit une belle partition de ballet. Une marche au premier acte, la valse ainsi que le final sont très agréables, cependant ma partie préférée est l’introduction du deuxième acte, d’une facture élégante et suave.

Depuis son récent retour de Russie, dans Le Corsaire puis dans le premier acte de Giselle, chacune des apparitions d’Adèle Grantzow est fêtée à Paris par un vacarme d'applaudissements, qu’elle justifie parfaitement tant sont admirables sa légèreté, sa gracieuse élévation et le moelleux de son exécution. Hier soir, elle fut à nouveau fraîche, naïve et vive au premier acte, la taille étroitement prise dans sa robe paysanne jaune, exprimant à merveille par ses pas l’amour que voue Giselle à la danse. Son Loÿs était M. Mérante, et le pas de deux qu’ils ont dansé ensemble m’a semblé un petit chef-d’œuvre de coquetterie et de finesse. La scène de folie au premier acte a été parfaitement rendue, poignante sans exagération.

Mais ce que j’attendais par-dessus tout, c’était le deuxième acte au royaume des Wilis, ce ballet d’ombres blanches qui a décidé de ma propre carrière de dilettante de la danse. Quelle poésie désincarnée, quelles envolées légères des ballerines, mais aussi quelle glace implacable dans la détermination des Wilis à se venger de leurs fiancés ! Melle Fonta, dans le rôle de Myrtha, fut hiératique, inflexible, grandiose. Quant à Melle Grantzow, française par la danse, russe de réputation, elle n’en est pas moins allemande de naissance et je l’imagine élevée dans la poésie du Roi des Aulnes et de la Lorelei, nourrie de Goethe et de Heine. La grâce, l’esprit, la science, elle a tout pour elle. Quel style ballonné et suave ! Quelle sublime façon de faire parler la virtuosité de ses pointes, de leur faire dire la douleur, la tendresse, le pardon envers l’homme qui l’a trahie et qu’elle vient maintenant résolument secourir. Elle se fait flamme, elle l’entraîne, elle lui ordonne de vivre par amour pour elle. Et c’est assurément toute la grandeur de Giselle, cette rédemption par la force de l'amour. Oui, ce ballet est un pur chef-d’œuvre ! J’ai ressenti à nouveau cette émotion si vive qui m’avait affecté jusqu’à l’âme lorsque, tout jeune homme, je découvris ce ballet en votre compagnie. Hier, Melle Grantzow sut admirablement faire revivre en moi la gamme des sentiments que j’éprouvai alors. Elle a été saluée par des salves d’applaudissements crépitant sans fin, son merveilleux talent reconnu à sa juste mesure.

Je dois également des éloges à la reine Melle Fonta, je l’ai déjà dit ; à M. Mérante, Albrecht touchant de repentir ; à M. Coralli qui remplissait le rôle d’Hilarion ; à Melle Fioretti, si élégante dans la valse aux côtés de M. Rémond. De leur côté, Melles Morando, Lamy, Rust, Stoïkoff, Villiers, Parent n’étaient pas en reste, formant un superbe écrin aux danseurs principaux.

Il serait peu de dire que je suis sorti de l’Opéra enchanté et ému. Hélas, cette représentation n’est pas suivie d’autres et nous repartons pour des mois de juin et juillet sans aucun ballet. Guillaume Tell, l’Africaine, Don Juan, Herculanum, voilà tout ce qui nous attend.

Portez-vous bien mon bien cher Père et donnez-moi vite de vos bonnes nouvelles.

Votre fils attentionné.

 

Charles de Vaudreuil

 

Notes :

Adam Adolphe-Charles (1803-1856) : compositeur français, auteur de musique d’opéras comiques et de ballets, dont Giselle.

Cicéri Pierre-Luc-Charles (1782-1868) : peintre français et décorateur de théâtre. Il signa pour l’Opéra de nombreux décors qui suscitèrent l’engouement du public, en particulier le décor fantastique des ruines du cloître Sainte-Rosalie pour l’opéra Robert le Diable (1831).

Coralli Eugène (1834-1870) : danseur à l’Opéra de Paris, fils du grand chorégraphe et danseur Jean Coralli.

Fioretti Angelina (1846-1879) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1863 à 1870.

Fonta Laure (Poinet dite Fonta) : danseuse à l'Opéra de Paris jusqu'en 1881.

Gautier Théophile (1811-1872) : poète, romancier et critique d’art français, en particulier critique de ballet. Auteur de livrets de ballets, dont Giselle.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

Lamy Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Mérante Louis-Alexandre (1828-1898) : danseur et chorégraphe français, de l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1869 à 1887. Il a interprété les premiers rôles masculins des ballets jusqu’à un âge avancé.

Morando Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Mouravieff (ou Mouravieva) Martha (1838-1879) : danseuse russe. Elle se produisit à l’Opéra de Paris en 1863.

Parent Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Rémond Félix : danseur à l’Opéra de Paris au 19ème siècle, ayant débuté en 1837.

Stoïkoff Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Rust Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Villiers Adèle : danseuse à l'Opéra de Paris de 1853 à 1870.

Giselle : ballet en deux actes, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 28 juin 1841.

Le Corsaire : ballet en 3 actes et 5 tableaux avec une épilogue apothéose, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges d’après Lord Byron, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Joseph Mazilier. Créé à l’Opéra rue le Peletier le 23 janvier 1856. Dans le final, un navire faisant naufrage défraya la chronique.

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes d’Eugène Lami. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 12 mars 1832.

La Muette de Portici : opéra en 5 actes, livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne, musique de Daniel-François-Esprit Auber. Créé à l’Opéra rue le Peletier, le 29 février 1828.

 

 

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09 février 2017

Des lions à l’Opéra

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Miroir du dandy, par Cham (1842)

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 20 mai 1868

 

Mon bien cher fils,

Ah la loge infernale ! Quels souvenirs ! Pour t’en parler, je dois retourner un peu arrière dans mon récit et revenir aux années Véron.

Ce qu’on appelait alors la loge infernale était la grande baignoire de gauche au rez-de-chaussée, qui commença à faire parler d'elle sous le règne du Docteur Véron, et poursuivit sa route tumultueuse sous l’administration de Duponchel. Cette avant-scène était occupée, lors de chaque spectacle de quelque importance, non par des rats ou des tigres, mais par des lions, ces superbes dandys aux gants jaunes, disciples de Brummel. Ils venaient là, fièrement cambrés, dans leur habit qui les pinçait à la taille, arborant avec arrogance de hautes cravates qui leur montaient jusqu'aux oreilles et fermement décidés à conduire les goûts du public en matière de spectacle aussi bien que de mode. Selon les jours, ils applaudissaient à tout rompre ou, plus souvent, ils huaient et sifflaient bruyamment tout ce qui n’avait pas l’heur de leur plaire. Les spectateurs guettaient avec curiosité les réactions de ces Messieurs ; les artistes autant que la direction de l’Opéra les redoutaient. Ces lions étaient féroces ! Auguste et ses Romains avaient beau se déchaîner et claquer à tour de bras, les lions contre-attaquaient plus fort, dans une rivalité assourdissante.

En 1837, ainsi que je te l’ai conté dans ma dernière lettre, Marie Taglioni faisait ses adieux à notre scène de la rue Le Peletier, Duponchel n’ayant pas su la retenir à Paris. Soudain, une clameur partit de la loge infernale :

-          La tête de Duponchel ! La tête de Duponchel !

Afin de parfaire leur charivari, les lions s’apprêtaient à jeter symboliquement sur la scène une tête coupée en carton-pâte ; leur geste fut arrêté de justesse par un aide-de-camp de la cour, qui vint les supplier, au nom de la reine, de renoncer à leur macabre plaisanterie. Le régicide Meunier devant être exécuté le lendemain, la reine était trop impressionnée pour être capable de supporter le spectacle d’un simulacre de tête tranchée. Les lions obtempérèrent et, le lendemain, le roi signait la grâce de Meunier.

Cependant, les gants-jaunes en voulaient toujours à Duponchel ; un autre jour ils envoyèrent des faire-part annonçant sa mort. Des articles nécrologiques furent précipitamment imprimés, des tentures noires apparurent rue Le Peletier. Quelle ne fut pas la surprise des invités quand ils furent reçus par celui-là même qu'ils venaient enterrer !

Comme d’autres loges d’avant-scène, la loge infernale était organisée « en omnibus », c’est-à-dire partagée entre plusieurs souscripteurs, même si le marquis du Hallays-Coëtquen en était le seul titulaire. Sous la houlette de deux chefs de file, le comte Guy de La Tour du Pin et le comte Fernand de Montguyon, les membres les plus insolents et les mieux habillés du Jockey-Club venaient peupler la célèbre baignoire et faire trembler le directeur du théâtre, le chef d’orchestre et les artistes tant leurs interventions étaient tapageuses et sans appel.

L’autre passe-temps des jeunes fashionables de la loge maudite consistait à lorgner de fort près les danseuses - comme tout un chacun, me diras-tu. La différence, c’est que ces messieurs s’étaient fait fabriquer à leur usage exclusif des lorgnettes qui grossissaient trente-deux fois les objets, et surtout les plus belles jambes de l’Opéra.

Sur le devant de la baignoire se pavanait souvent une canne, une énorme canne à pomme de turquoises. C’était celle de M. de Balzac, qui eut sa place parmi les lions et dont il fut un temps parmi les plus assidus et les plus voyants, toujours prêt à faire apparaître en public son habit bleu à boutons d'or massif. Puis il cessa de payer son billet et disparut de la loge rugissante. M. Nestor Roqueplan, qui allait présider quelques années plus tard aux destinées de l’Opéra, fut lui aussi un habitué de la fameuse avant-scène, et loin d’être le moins mordant.

Telles étaient les particularités pittoresques des soirées à l’Opéra, alors que je n’étais moi-même qu’un jeune provincial ébahi par tout ce bruit. Merci, mon cher fils, de m’avoir donné l’occasion d’évoquer de tels souvenirs !

A très bientôt. Porte-toi bien.

 

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

 Auguste : chef de claque à l’Opéra de la rue le Peletier vers 1830-1840, sous la direction du Docteur Véron puis d’Henri Duponchel.

Cham (Charles-Amédée-Henry de Noé, dit Cham) (1818-1879) : dessinateur, caricaturiste et humoriste, collaborateur au Charivari.

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Meunier Pierre-François (1814-1840) : commit une tentative d’assassinat le 27 décembre 1836 contre Louis-Philippe, qui se rendait en calèche au Palais Bourbon avec ses fils. Gracié par le roi, il se suicidera plus tard en prison.

Roqueplan Nestor (Victor-Louis-Nestor Rocoplan dit Roqueplan, 1805-1870) : journaliste, écrivain et homme de théâtre, qui dirigea l’Opéra (1847-1854), l’Opéra-Comique, le Châtelet, le Théâtre français et d’autres théâtres.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de  l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

 

 

 

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04 février 2017

L’Examen de la Danse à l’Opéra

Edgar_Degas_Attente

Attente, par Edgar Degas (1880-1882), pastel sur papier, musée d’Orsay

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 10 mai 1868

 

Mon bien cher Père,

C’est encore une fois avec beaucoup d’attention, d’intérêt et de plaisir que j’ai lu votre dernière lettre, dans laquelle vous me relatiez les adieux à Paris de la grande Taglioni. Vous m’y parliez d’un complot ourdi contre M. Duponchel par la loge infernale. J'’ai certes entendu quelques échos au sujet de cette baignoire occupée par une poignée d’habitués prompts au chahut, mais je ne sais rien de plus ; si vous aviez à ce propos quelques souvenirs qu’il vous plairait d’évoquer, j’en serais enchanté.

De mon côté, je n’ai rien de bien neuf à vous écrire, si ce n’est que L’Examen de la Danse a lieu en ce moment-même à l’Opéra. Marie Taglioni, l'ancienne  Divine dont vous savez si bien faire revivre la gloire passée, fait partie du jury, comme chaque année depuis qu’elle est Inspectrice de la Danse et enseigne dans la classe de perfectionnement. Je vous confesse que j’aurais volontiers tenté de me faufiler dans la salle pour observer cet examen, mais ce fut malheureusement tout-à-fait impossible. J'en suis réduit à imaginer les candidates tremblant de tous leurs membres tandis que résonnent les premières notes du violon de M. Deldevez, et le jury groupé, la mine sévère, autour de Marie Taglioni :  les deux autres professeurs des classes de danse - Mme Dominique et M. Mathieu -, les chorégraphes MM. Saint-Léon, Mazilier et Coralli, et bien entendu le maître de ballet M. Petipa et le directeur M. Perrin.

Ce soir, nous connaîtrons donc les noms des heureuses élues, admises à passer du corps de ballet au grade de deuxième coryphée, ou de celui-ci à première coryphée. Ainsi que vous pouvez l’imaginer, la cérémonie enfièvre les dilettanti de la danse, chacun y allant de ses pronostics. Parmi les favorites figurent Melles Pallier, Valette, Leroy, Gaughain, Bussy, Lanson, Vitcoq, Bourgois et de Frise. Mon cher ami Saint-André, ne jure que par le joli minois de Melle Valette et les mollets bien tournés de Melle Lanson ; moi-même, je mise sur Melles Pallier et Vitcoq, qui me semblent les plus méritantes pour espérer obtenir une promotion.

J’allais oublier de vous parler d’un spectacle étonnant auquel j’ai assisté l’autre jour dans la cour des Tuileries. L’Empereur et l’Impératrice y firent une courte apparition afin de recevoir un cadeau insolite : rien moins que deux tigres du Bengale, offerts à Leurs Majestés par un riche propriétaire de l’Inde française qui les avait chassés sur ses terres ! Il se murmurait que l’Impératrice, obligée de faire bonne figure mais point trop ravie de ce présent, avait hâte que ces deux fauves d'une assez jolie taille soient conduits dans leur solide demeure du jardin des Plantes…

J’espère vous avoir diverti pendant quelques instants et vous dis adieu mon cher Père. Si vous en avez le temps, continuez à m’écrire vos souvenirs d'Opéra, qui sont pour moi riches d'enseignement.

Votre fils attentionné.

 

Charles de Vaudreuil

 

Notes :

Bourgois Melle : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Bussy Marie : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Coralli Eugène (1834-1870) : danseur à l’Opéra de Paris, fils du grand chorégraphe et danseur Jean Coralli

Deldevez Edme-Marie-Ernest (1817-1897) : violoniste, compositeur et chef d’orchestre français. Il dirigea notamment l'orchestre de l’Opéra de Paris. En 1868, il était sous-chef d’orchestre pour la danse.

Dominique Mme, née Lasciat (née en 1820) : d’abord danseuse à l’Opéra, elle y devint de 1853 à 1879 un professeur très renommé. Epouse du musicien Dominique Venetozza, elle adopta en tant que professeur le prénom de son mari.

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de  l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Frise (de) Melle : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Gaughain Marie : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Lanson Fanny : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Leroy Louise : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Mazilier Joseph (1797-1868) : danseur et chorégraphe français. Maître de ballet à l’Opéra de Paris de 1852 à 1857.

Pallier Marie : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle. Elle avait une seur dansant à la même époque à l'Opéra.

Perrin Émile (1814-1885) : peintre, critique d’art et décorateur français, successivement directeur de l’Opéra-Comique (1848-1857, puis en 1862), directeur puis administrateur-entrepreneur de l’Opéra (1862-1871) et administrateur général de la comédie Française (1871-1885).

Petipa Lucien (1815-1898) : danseur et chorégraphe français. Fils du maître de ballet Jean-Antoine Petipa et frère aîné de Marius Petipa, il est danseur puis chorégraphe à l’Opéra de Paris à partir de 1839 et exerce les fonctions de maître de ballet de 1860 à 1868. L'Opéra fait encore appel à lui en 1882 pour créer Namouna.

Saint-Léon Arthur (1821-1870) : danseur et chorégraphe français, auteur en particulier de La Source et de Coppélia.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Valette Clothilde : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Vitcoq Melle : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

 

 

 

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La Sylphide s’en allait régner sur la Russie

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 Lithographie d’Alfred Chalon « Souvenir d’Adieu » (1845)

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 1er mai 1868

 

Mon cher fils,

J’aurais aimé revoir en ta compagnie ce Corsaire qui me fit si forte impression… Je constate en te lisant que, si les danseuses passent, telles des étoiles filantes, d’identiques pluies de bouquets tombent sur la scène de la rue Le Peletier pour honorer les nouvelles venues. Aujourd’hui Melle Grantzow, et demain, après-demain, quelles autres étoiles glorieuses recevront ce même hommage ?

De mon côté, il est temps que je te narre les adieux de Marie Taglioni. Car, oui, la Divine allait quitter l’Opéra de Paris quelques mois après son beau succès dans La Fille du Danube. Ainsi que je te l’ai déjà dit, l’Illustre avait envers l’Opéra des exigences qui avaient fini par lasser en son temps le Docteur Véron et irritaient pareillement M. Duponchel. En particulier, ses feux n’étaient jamais assez somptueux, jamais suffisamment à la hauteur de son talent et de sa gloire. Mettant en avant les offres brillantes qui lui étaient faites de divers côtés, de Londres, de Pétersbourg ou des Etats-Unis, Melle Taglioni demandait plus que M. Duponchel ne voulait donner : froissements d’amour-propre et mécontentement réciproque, ils ne pouvaient s’entendre ; aussi l’Incomparable vint-elle à accepter l’une des propositions mirifiques qui lui étaient faites ailleurs. Exaspéré, craignant peut-être aussi une recrudescence d’« engelures » ou un autre « mal au genou », le directeur de l’Opéra ne chercha pas à la retenir et ne renouvela pas son contrat. Ceux qui restaient fidèles à la Taglioni accusèrent M. Duponchel de lésinerie, tandis que les plus ardents des elssléristes approuvaient perfidement sa décision.

A nouveau, une bataille rangée entre les partisans de l’une et de l’autre ballerine faisait rage. C’est dans cette atmosphère que Marie Taglioni fit ses adieux à l’Opéra dans la Sylphide, le 22 avril 1837. La soirée eut un éclat extraordinaire, en présence de la famille royale et de l’élite de la société parisienne. Figure-toi la salle éblouissante de parures, un parterre composé des plus fins dilettanti du ballet, les quatre rangs de loges garnis de toutes nos illustrations.

Devant une pareille assemblée, la Taglioni  dansa peut-être mieux encore qu’elle n'avait jamais dansé. Quelle perfection ! Pas une plume n’était tombée de son aile, pas une fleur de sa couronne… Quelle poésie ! Quel idéal ! Au fond du plaisir que j’avais à la contempler une dernière fois se mêlait une vraie, une grande tristesse... Le public, pareillement ému, ne pouvait se lasser d'accabler la ballerine de bravos. Cependant, cette salle en délire mêlait à ses applaudissements frénétiques des cris de colère contre Duponchel, qui n’avait pas su retenir à Paris l’immense artiste. La loge infernale avait même ourdi contre lui un complot macabre. Elle avait fait fabriquer une tête en carton à l'effigie du directeur et devait la jeter sur la scène en criant : « La tête de Duponchel ! »… ce qui ne se produisit finalement pas. Le complot fut étouffé par le concert ininterrompu des acclamations, par les fusées de fleurs qui se croisaient dans tous les sens, montant de toutes les banquettes du parterre, chutant en pluie serrée de toutes les loges, de tous les balcons.

Jamais rideau ne mit plus de temps à retomber sur une scène qu’inondaient des Niagara de roses. Il semblait tout à fait impossible que la France donnât congé à cette incomparable danseuse, objet d’une pareille fête. Et pourtant le lourd tissu retomba enfin, il fallu bien se résigner à quitter son fauteuil, les yeux encore tout enchantés de l’ultime spectacle. La Sylphide s’en allait régner sur la lointaine Russie.

Oui, ce furent encore des heures historiques, de celles qui restent gravées dans ma mémoire de vieux dilettante. Je te souhaite d’en connaître de pareilles, mon cher fils.

Porte-toi bien.

 

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Chalon Alfred Edward (1780-1860) : peintre portraitiste suisse, installé à  Londres, où il est remarqué par la reine Victoria. Il est l’auteur de célèbres gravures de danseuses.

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de  l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 12 mars 1832.

Le Corsaire : ballet en 3 actes et 5 tableaux avec une épilogue apothéose, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges d’après Lord Byron, musique d’ Adolphe Adam, chorégraphie de Joseph Mazilier, 1ère représentation le 23 janvier 1856. Dans le final, un navire faisant naufrage défraya la chronique.

 

 

 

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Posté par ileana75 à 13:38 - Commentaires [0] - Permalien [#]