Le ballet de l'Opéra de Paris au 19ème siècle

01 mai 2018

Une langoureuse souplesse féline, une coquetterie pateline

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Mlle Fanny Essler dans La Chatte métamorphosée en femme

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 10 juin 1868

 

Mon cher fils,

Après l’enterrement précipité des Mohicans, en juillet 1837, Paris s’en fut sans tarder dans les Pyrénées, à Plombières, aux bains de Calais ou aux bains de Dieppe. A la rentrée d’octobre, il se murmurait que Melle Fanny Elssler était plongée dans une étrange manie, vouant son temps à l’étude approfondie des mœurs félines, consacrant ses heures de liberté à un matou, pour analyser chacun de ses coups de patte, chacun de ses étirements. Car, oui, on allait porter sur la scène de l’Opéra l’aimable folie de MM. Scribe et Mélesville jouée au vaudeville quelques années auparavant, La Chatte métamorphosée en femme, elle-même inspirée de la fable de M. de La Fontaine.

On disait encore que M. Duveyrier avait consacré son énergie à étoffer le sujet de la pochade vaudevillesque pour en faire un libretto en bonne et due forme, avec trois actes pas moins ; qu’il avait transporté l’action en Chine pour permettre à MM. Devoir, Pourchet, Philastre et Cambon de concevoir des décors richement exotiques. On savait que de son côté M. Lormier, fort à son affaire, s’inspirait pour ses costumes de modèles authentiques venus de Canton. La musique de M. Montfort s’annonçait digne de toutes ces magnificences… Toujours est-il que Paris brûlait de curiosité.

Mais procédons par le début, voici l’histoire : dans les lointaines contrées de la Chine, certain étudiant répondant au nom d’Ou-glou s’est pris de folle amitié pour sa chatte, au point qu’il n’envisage pas le mariage, jugeant toutes les femmes infidèles et perfides. Or la fille de l’empereur, Kié-li (Melle Elssler) aime Ou-glou (M. Mazilier) et le veut pour mari. Celui-ci n’a toujours d’yeux que pour sa chatte. Sur ce, a lieu au palais impérial un grand bal avec danses de Chinois et de Chinoises, de magots, de soldats et de mandarins, avec feu roulant d’éventails et de banderoles. Sommée par son père de choisir un fiancé, Kié-li les refuse tous.

Au second acte, Ou-glou se rend dans la maison de sa nourrice pour réclamer sa jolie chatte blanche. Il court vers une corbeille dont il soulève le linge : voilà que le panier, s’entrouvrant, laisse voir une jeune fille accroupie, qui s’éveille et s’étire à la façon féline. Elle fait le gros dos, s’approche bien doucement de son maître, saute sur ses genoux et fait patte de velours. Te narrer ensuite les tribulations par lesquelles la malicieuse chatte fait passer le pauvre Ou-glou serait une histoire aussi longue que celle de Shéhérazade. Je te dirai seulement qu’au troisième acte, nous retrouvons Kié-Li et Ou-glou assis l’un près de l’autre sur un trône de saphirs et d’émeraudes.

Certains dirent que le ballet ne valait pas cher, qu’il était indigne d’un théâtre tel que l’Opéra. Pour ma part, j’ai fort goûté la pittoresque originialité des pas imaginés par M. Coralli, faisant apparaître une nouvelle facette du talent de Melle Elssler ; ce n’était plus la fougue d’une cachucha, mais une langoureuse souplesse féline, une coquetterie pateline, des sauts imprévus et des grâces piquantes. Il se trouva de nombreux spectateurs captivés tout comme moi par la légèreté de velours, les allures vives et caressantes, l’expression pleine de goût et de charme déployées par Melle Fanny. Il n’y avait là sans doute qu’un mauvais canevas, mais si gracieusement déguisé par le jeu de la ballerine qu’il en paraissait délicieux. Il fallait, en vérité, que devant une pareille chatte, l’indifférent Ou-glou soit bien mal avisé pour ne pas se faire tout aussitôt matou !

Encore un ballet dont tu sais désormais tout, mon cher fils, et que j’ai pris plaisir à évoquer pour toi. A ton tour, maintenant, de me narrer les dernières nouveautés parisiennes. Rien ne me fait plaisir autant que tes lettres, tu le sais.

Porte-toi bien.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Cambon Charles-Antoine (1802-1875) : décorateur français de théâtre français, l'un des plus renommés de son époque.

Coralli Jean (1779-1854) : danseur et chorégraphe italien qui a fait sa carrière à l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1831 à 1850.

Devoir Louis Lucien (1808-1869) : décorateur de théâtre.

Duveyrier Charles (1803-1866) : dramaturge et idéologue saint-simonien, frère du dramaturge Anne-Honoré-Joseph Duveyrier dit Mélesville.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875.

Mélesville (Anne-Honoré-Joseph Duveyrier dit Mélesville,1787-1865) : dramaturge français.

Montfort Alexandre (1803-1856) : compositeur, deuxième Grand prix de Rome en 1830.

Philastre Humanité René (1794-18..) : peintre décorateur de théâtre.

Pourchet Michel (1805-18..) : décorateur de théâtre, le plus souvent en collaboration avec Louis Devoir.

Scribe Eugène (1791-1861) : illustre auteur dramatique, ayant écrit de nombreux livrets de comédie, d’opéras comiques, d’opéras et de ballets.

 

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Chatte métamorphosée en femme : ballet en trois actes, livret de Charles Duveyrier, musique d’Alexandre Montfort, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Louis Lucien Devoir, Michel Pourchet, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le 16 octobre 1837.

 

 

 

 

 

 


24 avril 2018

Les Mohicans n’eurent aucun succès !

 

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Maquette de costume de Paul Lormier pour les Mohicans

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 8 juin 1868

 

Mon cher fils,

Comme tu as raison ! Giselle est bien le chef-d’œuvre du ballet et la merveille du répertoire chorégraphique de notre Opéra. Je te parlerai plus tard longuement de la création de ce ballet et de la charmante Carlotta qui fut son idéale interprète. Mais permets-moi d’égrener mes souvenirs de vieil abonné avec un peu de méthode et de progresser de façon ordonnée dans la chronologie des ballets que j’ai vus.

Pour l’heure, je te parlerai brièvement des Mohicans, le ballet qui fit suite aux adieux de Marie Taglioni. C’était en juillet 1837, on venait d’engager à l’Opéra un danseur nommé Guerra, qui devait monter un ballet ; ce fut les Mohicans, un pauvre spectacle en vérité, mais la direction n’y attachait aucune importance, le concevant uniquement pour servir de cadre aux débuts de Melle Nathalie Fitz-James.

Voici en deux mots le sujet : une jeune Alice et un maître de danse sont enlevés par des Mohicans. L’une se voit condamnée à épouser le chef de la tribu, l’autre se résigne mal à servir de repas de gala aux sauvages. Une idée lui vient : il convainc Alice de se mettre à danser, puis donne aux Peaux-Rouges une leçon de danse générale, prétexte à leur faire déposer arcs et casse-têtes. L’intervention de soldats anglais achève la soumission des Mohicans, Alice retrouve évidemment son fiancé et tout est dit.

Une trame indigente, tu le vois, mais je dois dire que la musique écrite par M. Adam était jolie. De son côté, M. Lormier avait vêtu les jeunes indiennes de fort gracieux pagnes de mousseline et de plumes multicolores ; MM. les sauvages étaient admirablement tatoués. Quant à Melle Nathalie Fitz-James, la troisième du nom à l’Opéra après ses deux sœurs, elle avait des bras charmants et une physionomie avenante se prêtant aux expressions de la pantomime. Certains disaient qu’il y avait de l’avenir dans cette nouvelle danseuse ; je la trouvai pour ma part douée de légèreté, mais de cette légèreté sans vigueur qu’on pourrait comparer à celle d’une bulle de savon. Une taille fine et bien prise n’est rien pour une danseuse sans un jarret d’acier et une jambe qui ne tremble pas.

Melle Taglioni eût-elle sauvé ce ballet de la perdition définitive ? Melle Nathalie Fitz-James, bien que tout à fait gracieuse, n'était pas de force à soutenir une œuvre, encore moins un si malheureux ballet. Les Mohicans n’eurent aucun succès ! Je puis même dire que ce fut une lourde chute, car ils ne purent aller au-delà de leur troisième représentation, les sifflets s’étant mariés très souvent et de manière fort aigre à la musique de l’orchestre. Le libretto de M. Guerra alla rejoindre dans le cimetière chorégraphique Brésilia, L’Ile des Pirates, et tant d’autres ballets défunts et enterrés. Ce n’était qu’un raté pour un assez joli succès à venir, celui de Melle Fanny Elssler dans La Chatte métamorphosée en femme. Je te conterai cela dès demain, afin de refermer au plus vite la page sur ces tristes Mohicans et de m’étendre sur de plus heureux souvenirs.

Porte-toi bien, mon cher fils.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Adam Adolphe-Charles (1803-1856) : compositeur français, auteur de musique d’opéras comiques et de ballets, dont Giselle.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Fitz-James Nathalie, Fijan dite Fitz-James (1819-18…) : cantatrice et danseuse à l’Opéra de Paris, où elle fit ses débuts en 1837. A dansé à Paris, en Italie, aux Etats-Unis, puis de nouveau à Paris.

Guerra Antonio (1810-1846) : danseur, chorégraphe et maître de ballet. Il a dansé à Naples, puis à l'Opéra de Paris en 1836-1837. Il devint ensuite maître de ballet à Londres puis à Vienne

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

 

Brésilia ou la tribu des femmes : ballet en un acte livret et chorégraphie de Filippo Taglioni, musique de M. le Comte de Gallenberg, décors de Humanité René Philastre et Charles Cambon. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 8 avril 1835.

L'Ile des pirates : ballet en quatre actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Casimir Gide et Luigi Carlini, chorégraphie de Louis Henry, décors de Charles Séchan, Léon Feuchère, Jules Diéterle, Edouard Despléchin, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Robert-Fleury. Créé par Fanny Elssler et Louis Stanislas, dit Montjoie, le12 août 1835.

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Chatte métamorphosée en femme : ballet en trois actes, livret de Charles Duveyrier, musique d’Alexandre Montfort, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Louis Lucien Devoir, Michel Pourchet, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le16 octobre 1837.

 

 

 

 

03 avril 2018

Oui, ce ballet est un pur chef-d’œuvre !


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Giselle . Souvenirs du théâtre. [estampe]  [1844] Paris Garnot édit.

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 30 mai 1868

 

Mon bien cher Père,

Vous avez amplement répondu à ma curiosité concernant la loge infernale. Que d’anecdotes croustillantes ! Désormais, plus le moindre écho de charivari dans la grande baignoire de gauche ! Ce n’est rien d’autre qu’une avant-scène banale où peut-être, tout au plus, se trouve-t-on mieux installé qu’ailleurs pour lorgner de jolies jambes.

C’est toutefois dans notre loge habituelle que j’ai pris place hier soir pour assister à la représentation de Giselle, qu’on donnait enfin en entier, après la mise en bouche qui nous avait été servie le premier de ce mois avec l’acte I. Cette fois, nous avions le ballet au complet, la Muette ayant été réduite à un acte seulement, ce qui me convenait assez bien.

Giselle représente pour moi ce que La Sylphide fut pour vous, l’entrée de plain-pied dans un monde surnaturel, la découverte subjuguée de pâles fantômes flottant dans une vapeur de gaze blanche. De là date mon véritable engouement pour le ballet. Aussi me tardait-il de me confronter à mes souvenirs éblouis, maintenant que je suis vieux de quelques années et de quelques ballets de plus.

Ensemble, nous avions vu en son temps la Mouravieff. Hier soir, c’était Melle Grantzow qui officiait, heureuse de bénéficier du plus beau cadre qu'une danseuse de talent puisse rêver, entre la poésie de M. Gautier et les décors de M. Cicéri, surtout ceux du deuxième acte qui contribuent à donner à ce tableau sa couleur d’outre-tombe. La musique de M. Adam me semble toujours pleine de fraîcheur et de mélodie, sans contredit une belle partition de ballet. Une marche au premier acte, la valse ainsi que le final sont très agréables, cependant ma partie préférée est l’introduction du deuxième acte, d’une facture élégante et suave.

Depuis son récent retour de Russie, dans Le Corsaire puis dans le premier acte de Giselle, chacune des apparitions d’Adèle Grantzow est fêtée à Paris par un vacarme d'applaudissements, qu’elle justifie parfaitement tant sont admirables sa légèreté, sa gracieuse élévation et le moelleux de son exécution. Hier soir, elle fut à nouveau fraîche, naïve et vive au premier acte, la taille étroitement prise dans sa robe paysanne jaune, exprimant à merveille par ses pas l’amour que voue Giselle à la danse. Son Loÿs était M. Mérante, et le pas de deux qu’ils ont dansé ensemble m’a semblé un petit chef-d’œuvre de coquetterie et de finesse. La scène de folie au premier acte a été parfaitement rendue, poignante sans exagération.

Mais ce que j’attendais par-dessus tout, c’était le deuxième acte au royaume des Wilis, ce ballet d’ombres blanches qui a décidé de ma propre carrière de dilettante de la danse. Quelle poésie désincarnée, quelles envolées légères des ballerines, mais aussi quelle glace implacable dans la détermination des Wilis à se venger de leurs fiancés ! Melle Fonta, dans le rôle de Myrtha, fut hiératique, inflexible, grandiose. Quant à Melle Grantzow, française par la danse, russe de réputation, elle n’en est pas moins allemande de naissance et je l’imagine élevée dans la poésie du Roi des Aulnes et de la Lorelei, nourrie de Goethe et de Heine. La grâce, l’esprit, la science, elle a tout pour elle. Quel style ballonné et suave ! Quelle sublime façon de faire parler la virtuosité de ses pointes, de leur faire dire la douleur, la tendresse, le pardon envers l’homme qui l’a trahie et qu’elle vient maintenant résolument secourir. Elle se fait flamme, elle l’entraîne, elle lui ordonne de vivre par amour pour elle. Et c’est assurément toute la grandeur de Giselle, cette rédemption par la force de l'amour. Oui, ce ballet est un pur chef-d’œuvre ! J’ai ressenti à nouveau cette émotion si vive qui m’avait affecté jusqu’à l’âme lorsque, tout jeune homme, je découvris ce ballet en votre compagnie. Hier, Melle Grantzow sut admirablement faire revivre en moi la gamme des sentiments que j’éprouvai alors. Elle a été saluée par des salves d’applaudissements crépitant sans fin, son merveilleux talent reconnu à sa juste mesure.

Je dois également des éloges à la reine Melle Fonta, je l’ai déjà dit ; à M. Mérante, Albrecht touchant de repentir ; à M. Coralli qui remplissait le rôle d’Hilarion ; à Melle Fioretti, si élégante dans la valse aux côtés de M. Rémond. De leur côté, Melles Morando, Lamy, Rust, Stoïkoff, Villiers, Parent n’étaient pas en reste, formant un superbe écrin aux danseurs principaux.

Il serait peu de dire que je suis sorti de l’Opéra enchanté et ému. Hélas, cette représentation n’est pas suivie d’autres et nous repartons pour des mois de juin et juillet sans aucun ballet. Guillaume Tell, l’Africaine, Don Juan, Herculanum, voilà tout ce qui nous attend.

Portez-vous bien mon bien cher Père et donnez-moi vite de vos bonnes nouvelles.

Votre fils attentionné.

 

Charles de Vaudreuil

 

Notes :

Adam Adolphe-Charles (1803-1856) : compositeur français, auteur de musique d’opéras comiques et de ballets, dont Giselle.

Cicéri Pierre-Luc-Charles (1782-1868) : peintre français et décorateur de théâtre. Il signa pour l’Opéra de nombreux décors qui suscitèrent l’engouement du public, en particulier le décor fantastique des ruines du cloître Sainte-Rosalie pour l’opéra Robert le Diable (1831).

Coralli Eugène (1834-1870) : danseur à l’Opéra de Paris, fils du grand chorégraphe et danseur Jean Coralli.

Fioretti Angelina (1846-1879) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1863 à 1870.

Fonta Laure (Poinet dite Fonta) : danseuse à l'Opéra de Paris jusqu'en 1881.

Gautier Théophile (1811-1872) : poète, romancier et critique d’art français, en particulier critique de ballet. Auteur de livrets de ballets, dont Giselle.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

Lamy Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Mérante Louis-Alexandre (1828-1898) : danseur et chorégraphe français, de l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1869 à 1887. Il a interprété les premiers rôles masculins des ballets jusqu’à un âge avancé.

Morando Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Mouravieff (ou Mouravieva) Martha (1838-1879) : danseuse russe. Elle se produisit à l’Opéra de Paris en 1863.

Parent Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Rémond Félix : danseur à l’Opéra de Paris au 19ème siècle, ayant débuté en 1837.

Stoïkoff Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Rust Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Villiers Adèle : danseuse à l'Opéra de Paris de 1853 à 1870.

Giselle : ballet en deux actes, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 28 juin 1841.

Le Corsaire : ballet en 3 actes et 5 tableaux avec une épilogue apothéose, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges d’après Lord Byron, musique d’Adolphe Adam, chorégraphie de Joseph Mazilier. Créé à l’Opéra rue le Peletier le 23 janvier 1856. Dans le final, un navire faisant naufrage défraya la chronique.

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes d’Eugène Lami. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 12 mars 1832.

La Muette de Portici : opéra en 5 actes, livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne, musique de Daniel-François-Esprit Auber. Créé à l’Opéra rue le Peletier, le 29 février 1828.

 

 

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09 février 2017

Des lions à l’Opéra

10

Miroir du dandy, par Cham (1842)

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 20 mai 1868

 

Mon bien cher fils,

Ah la loge infernale ! Quels souvenirs ! Pour t’en parler, je dois retourner un peu arrière dans mon récit et revenir aux années Véron.

Ce qu’on appelait alors la loge infernale était la grande baignoire de gauche au rez-de-chaussée, qui commença à faire parler d'elle sous le règne du Docteur Véron, et poursuivit sa route tumultueuse sous l’administration de Duponchel. Cette avant-scène était occupée, lors de chaque spectacle de quelque importance, non par des rats ou des tigres, mais par des lions, ces superbes dandys aux gants jaunes, disciples de Brummel. Ils venaient là, fièrement cambrés, dans leur habit qui les pinçait à la taille, arborant avec arrogance de hautes cravates qui leur montaient jusqu'aux oreilles et fermement décidés à conduire les goûts du public en matière de spectacle aussi bien que de mode. Selon les jours, ils applaudissaient à tout rompre ou, plus souvent, ils huaient et sifflaient bruyamment tout ce qui n’avait pas l’heur de leur plaire. Les spectateurs guettaient avec curiosité les réactions de ces Messieurs ; les artistes autant que la direction de l’Opéra les redoutaient. Ces lions étaient féroces ! Auguste et ses Romains avaient beau se déchaîner et claquer à tour de bras, les lions contre-attaquaient plus fort, dans une rivalité assourdissante.

En 1837, ainsi que je te l’ai conté dans ma dernière lettre, Marie Taglioni faisait ses adieux à notre scène de la rue Le Peletier, Duponchel n’ayant pas su la retenir à Paris. Soudain, une clameur partit de la loge infernale :

-          La tête de Duponchel ! La tête de Duponchel !

Afin de parfaire leur charivari, les lions s’apprêtaient à jeter symboliquement sur la scène une tête coupée en carton-pâte ; leur geste fut arrêté de justesse par un aide-de-camp de la cour, qui vint les supplier, au nom de la reine, de renoncer à leur macabre plaisanterie. Le régicide Meunier devant être exécuté le lendemain, la reine était trop impressionnée pour être capable de supporter le spectacle d’un simulacre de tête tranchée. Les lions obtempérèrent et, le lendemain, le roi signait la grâce de Meunier.

Cependant, les gants-jaunes en voulaient toujours à Duponchel ; un autre jour ils envoyèrent des faire-part annonçant sa mort. Des articles nécrologiques furent précipitamment imprimés, des tentures noires apparurent rue Le Peletier. Quelle ne fut pas la surprise des invités quand ils furent reçus par celui-là même qu'ils venaient enterrer !

Comme d’autres loges d’avant-scène, la loge infernale était organisée « en omnibus », c’est-à-dire partagée entre plusieurs souscripteurs, même si le marquis du Hallays-Coëtquen en était le seul titulaire. Sous la houlette de deux chefs de file, le comte Guy de La Tour du Pin et le comte Fernand de Montguyon, les membres les plus insolents et les mieux habillés du Jockey-Club venaient peupler la célèbre baignoire et faire trembler le directeur du théâtre, le chef d’orchestre et les artistes tant leurs interventions étaient tapageuses et sans appel.

L’autre passe-temps des jeunes fashionables de la loge maudite consistait à lorgner de fort près les danseuses - comme tout un chacun, me diras-tu. La différence, c’est que ces messieurs s’étaient fait fabriquer à leur usage exclusif des lorgnettes qui grossissaient trente-deux fois les objets, et surtout les plus belles jambes de l’Opéra.

Sur le devant de la baignoire se pavanait souvent une canne, une énorme canne à pomme de turquoises. C’était celle de M. de Balzac, qui eut sa place parmi les lions et dont il fut un temps parmi les plus assidus et les plus voyants, toujours prêt à faire apparaître en public son habit bleu à boutons d'or massif. Puis il cessa de payer son billet et disparut de la loge rugissante. M. Nestor Roqueplan, qui allait présider quelques années plus tard aux destinées de l’Opéra, fut lui aussi un habitué de la fameuse avant-scène, et loin d’être le moins mordant.

Telles étaient les particularités pittoresques des soirées à l’Opéra, alors que je n’étais moi-même qu’un jeune provincial ébahi par tout ce bruit. Merci, mon cher fils, de m’avoir donné l’occasion d’évoquer de tels souvenirs !

A très bientôt. Porte-toi bien.

 

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

 Auguste : chef de claque à l’Opéra de la rue le Peletier vers 1830-1840, sous la direction du Docteur Véron puis d’Henri Duponchel.

Cham (Charles-Amédée-Henry de Noé, dit Cham) (1818-1879) : dessinateur, caricaturiste et humoriste, collaborateur au Charivari.

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Meunier Pierre-François (1814-1840) : commit une tentative d’assassinat le 27 décembre 1836 contre Louis-Philippe, qui se rendait en calèche au Palais Bourbon avec ses fils. Gracié par le roi, il se suicidera plus tard en prison.

Roqueplan Nestor (Victor-Louis-Nestor Rocoplan dit Roqueplan, 1805-1870) : journaliste, écrivain et homme de théâtre, qui dirigea l’Opéra (1847-1854), l’Opéra-Comique, le Châtelet, le Théâtre français et d’autres théâtres.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de  l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

 

 

 

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04 février 2017

L’Examen de la Danse à l’Opéra

Edgar_Degas_Attente

Attente, par Edgar Degas (1880-1882), pastel sur papier, musée d’Orsay

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 10 mai 1868

 

Mon bien cher Père,

C’est encore une fois avec beaucoup d’attention, d’intérêt et de plaisir que j’ai lu votre dernière lettre, dans laquelle vous me relatiez les adieux à Paris de la grande Taglioni. Vous m’y parliez d’un complot ourdi contre M. Duponchel par la loge infernale. J'’ai certes entendu quelques échos au sujet de cette baignoire occupée par une poignée d’habitués prompts au chahut, mais je ne sais rien de plus ; si vous aviez à ce propos quelques souvenirs qu’il vous plairait d’évoquer, j’en serais enchanté.

De mon côté, je n’ai rien de bien neuf à vous écrire, si ce n’est que L’Examen de la Danse a lieu en ce moment-même à l’Opéra. Marie Taglioni, l'ancienne  Divine dont vous savez si bien faire revivre la gloire passée, fait partie du jury, comme chaque année depuis qu’elle est Inspectrice de la Danse et enseigne dans la classe de perfectionnement. Je vous confesse que j’aurais volontiers tenté de me faufiler dans la salle pour observer cet examen, mais ce fut malheureusement tout-à-fait impossible. J'en suis réduit à imaginer les candidates tremblant de tous leurs membres tandis que résonnent les premières notes du violon de M. Deldevez, et le jury groupé, la mine sévère, autour de Marie Taglioni :  les deux autres professeurs des classes de danse - Mme Dominique et M. Mathieu -, les chorégraphes MM. Saint-Léon, Mazilier et Coralli, et bien entendu le maître de ballet M. Petipa et le directeur M. Perrin.

Ce soir, nous connaîtrons donc les noms des heureuses élues, admises à passer du corps de ballet au grade de deuxième coryphée, ou de celui-ci à première coryphée. Ainsi que vous pouvez l’imaginer, la cérémonie enfièvre les dilettanti de la danse, chacun y allant de ses pronostics. Parmi les favorites figurent Melles Pallier, Valette, Leroy, Gaughain, Bussy, Lanson, Vitcoq, Bourgois et de Frise. Mon cher ami Saint-André, ne jure que par le joli minois de Melle Valette et les mollets bien tournés de Melle Lanson ; moi-même, je mise sur Melles Pallier et Vitcoq, qui me semblent les plus méritantes pour espérer obtenir une promotion.

J’allais oublier de vous parler d’un spectacle étonnant auquel j’ai assisté l’autre jour dans la cour des Tuileries. L’Empereur et l’Impératrice y firent une courte apparition afin de recevoir un cadeau insolite : rien moins que deux tigres du Bengale, offerts à Leurs Majestés par un riche propriétaire de l’Inde française qui les avait chassés sur ses terres ! Il se murmurait que l’Impératrice, obligée de faire bonne figure mais point trop ravie de ce présent, avait hâte que ces deux fauves d'une assez jolie taille soient conduits dans leur solide demeure du jardin des Plantes…

J’espère vous avoir diverti pendant quelques instants et vous dis adieu mon cher Père. Si vous en avez le temps, continuez à m’écrire vos souvenirs d'Opéra, qui sont pour moi riches d'enseignement.

Votre fils attentionné.

 

Charles de Vaudreuil

 

Notes :

Bourgois Melle : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Bussy Marie : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Coralli Eugène (1834-1870) : danseur à l’Opéra de Paris, fils du grand chorégraphe et danseur Jean Coralli

Deldevez Edme-Marie-Ernest (1817-1897) : violoniste, compositeur et chef d’orchestre français. Il dirigea notamment l'orchestre de l’Opéra de Paris. En 1868, il était sous-chef d’orchestre pour la danse.

Dominique Mme, née Lasciat (née en 1820) : d’abord danseuse à l’Opéra, elle y devint de 1853 à 1879 un professeur très renommé. Epouse du musicien Dominique Venetozza, elle adopta en tant que professeur le prénom de son mari.

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de  l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Frise (de) Melle : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Gaughain Marie : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Lanson Fanny : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Leroy Louise : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Mazilier Joseph (1797-1868) : danseur et chorégraphe français. Maître de ballet à l’Opéra de Paris de 1852 à 1857.

Pallier Marie : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle. Elle avait une seur dansant à la même époque à l'Opéra.

Perrin Émile (1814-1885) : peintre, critique d’art et décorateur français, successivement directeur de l’Opéra-Comique (1848-1857, puis en 1862), directeur puis administrateur-entrepreneur de l’Opéra (1862-1871) et administrateur général de la comédie Française (1871-1885).

Petipa Lucien (1815-1898) : danseur et chorégraphe français. Fils du maître de ballet Jean-Antoine Petipa et frère aîné de Marius Petipa, il est danseur puis chorégraphe à l’Opéra de Paris à partir de 1839 et exerce les fonctions de maître de ballet de 1860 à 1868. L'Opéra fait encore appel à lui en 1882 pour créer Namouna.

Saint-Léon Arthur (1821-1870) : danseur et chorégraphe français, auteur en particulier de La Source et de Coppélia.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Valette Clothilde : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Vitcoq Melle : danseuse à l’Opéra de Paris dans la seconde moitié du 19ème siècle.

 

 

 

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La Sylphide s’en allait régner sur la Russie

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 Lithographie d’Alfred Chalon « Souvenir d’Adieu » (1845)

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 1er mai 1868

 

Mon cher fils,

J’aurais aimé revoir en ta compagnie ce Corsaire qui me fit si forte impression… Je constate en te lisant que, si les danseuses passent, telles des étoiles filantes, d’identiques pluies de bouquets tombent sur la scène de la rue Le Peletier pour honorer les nouvelles venues. Aujourd’hui Melle Grantzow, et demain, après-demain, quelles autres étoiles glorieuses recevront ce même hommage ?

De mon côté, il est temps que je te narre les adieux de Marie Taglioni. Car, oui, la Divine allait quitter l’Opéra de Paris quelques mois après son beau succès dans La Fille du Danube. Ainsi que je te l’ai déjà dit, l’Illustre avait envers l’Opéra des exigences qui avaient fini par lasser en son temps le Docteur Véron et irritaient pareillement M. Duponchel. En particulier, ses feux n’étaient jamais assez somptueux, jamais suffisamment à la hauteur de son talent et de sa gloire. Mettant en avant les offres brillantes qui lui étaient faites de divers côtés, de Londres, de Pétersbourg ou des Etats-Unis, Melle Taglioni demandait plus que M. Duponchel ne voulait donner : froissements d’amour-propre et mécontentement réciproque, ils ne pouvaient s’entendre ; aussi l’Incomparable vint-elle à accepter l’une des propositions mirifiques qui lui étaient faites ailleurs. Exaspéré, craignant peut-être aussi une recrudescence d’« engelures » ou un autre « mal au genou », le directeur de l’Opéra ne chercha pas à la retenir et ne renouvela pas son contrat. Ceux qui restaient fidèles à la Taglioni accusèrent M. Duponchel de lésinerie, tandis que les plus ardents des elssléristes approuvaient perfidement sa décision.

A nouveau, une bataille rangée entre les partisans de l’une et de l’autre ballerine faisait rage. C’est dans cette atmosphère que Marie Taglioni fit ses adieux à l’Opéra dans la Sylphide, le 22 avril 1837. La soirée eut un éclat extraordinaire, en présence de la famille royale et de l’élite de la société parisienne. Figure-toi la salle éblouissante de parures, un parterre composé des plus fins dilettanti du ballet, les quatre rangs de loges garnis de toutes nos illustrations.

Devant une pareille assemblée, la Taglioni  dansa peut-être mieux encore qu’elle n'avait jamais dansé. Quelle perfection ! Pas une plume n’était tombée de son aile, pas une fleur de sa couronne… Quelle poésie ! Quel idéal ! Au fond du plaisir que j’avais à la contempler une dernière fois se mêlait une vraie, une grande tristesse... Le public, pareillement ému, ne pouvait se lasser d'accabler la ballerine de bravos. Cependant, cette salle en délire mêlait à ses applaudissements frénétiques des cris de colère contre Duponchel, qui n’avait pas su retenir à Paris l’immense artiste. La loge infernale avait même ourdi contre lui un complot macabre. Elle avait fait fabriquer une tête en carton à l'effigie du directeur et devait la jeter sur la scène en criant : « La tête de Duponchel ! »… ce qui ne se produisit finalement pas. Le complot fut étouffé par le concert ininterrompu des acclamations, par les fusées de fleurs qui se croisaient dans tous les sens, montant de toutes les banquettes du parterre, chutant en pluie serrée de toutes les loges, de tous les balcons.

Jamais rideau ne mit plus de temps à retomber sur une scène qu’inondaient des Niagara de roses. Il semblait tout à fait impossible que la France donnât congé à cette incomparable danseuse, objet d’une pareille fête. Et pourtant le lourd tissu retomba enfin, il fallu bien se résigner à quitter son fauteuil, les yeux encore tout enchantés de l’ultime spectacle. La Sylphide s’en allait régner sur la lointaine Russie.

Oui, ce furent encore des heures historiques, de celles qui restent gravées dans ma mémoire de vieux dilettante. Je te souhaite d’en connaître de pareilles, mon cher fils.

Porte-toi bien.

 

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Chalon Alfred Edward (1780-1860) : peintre portraitiste suisse, installé à  Londres, où il est remarqué par la reine Victoria. Il est l’auteur de célèbres gravures de danseuses.

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de  l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 12 mars 1832.

Le Corsaire : ballet en 3 actes et 5 tableaux avec une épilogue apothéose, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges d’après Lord Byron, musique d’ Adolphe Adam, chorégraphie de Joseph Mazilier, 1ère représentation le 23 janvier 1856. Dans le final, un navire faisant naufrage défraya la chronique.

 

 

 

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22 décembre 2016

Melle Grantzow, comblée de roubles

 

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Quelques croquis sur Le Corsaire à l'Opéra (1867) : [estampe] / Félix Y. [sig.]

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 26 avril 1868

 

Mon bien cher Père,

J’ai pris, comme toujours, le plus vif plaisir à découvrir sous votre plume le ballet de La Fille du Danube, qui n’est plus guère dansé aujourd’hui. D’ailleurs, que danse-t-on aujourd’hui à l’Opéra ? Hormis le divertissement d’Hamlet, il y avait deux grands mois que nous n’avions pas eu un ballet dans toute sa longueur, depuis la dernière représentation de La Source, que j’aime certes beaucoup, mais qui perd de son charme à force d’être donné.

Cependant, je ne devrais pas me plaindre, car voici enfin la danse qui nous revient en même temps que Melle Grantzow revient de Russie, comblée, dit-on, de roubles et de diamants. Comment s’étonner ensuite si les plus grandes danseuses passent à Paris telles des étoiles filantes, alors que tant de sonnants et trébuchants honneurs les attendent ailleurs ?

L’affiche réunissait à nouveau La Fiancée de Corinthe, petit opéra poétique de MM. Du Locle et Duprato, et le ballet du Corsaire avec Melle Grantzow. Vous devinez aisément pour quelle partie du spectacle j’étais vendredi soir dans notre loge et quelle était ma soif de revoir la pétulante ballerine qui avait manqué trop longtemps à notre capitale. Le public dans son ensemble partageait mon attente car, à peine Melle Grantzow avait-elle mis un pied sur la scène, que son retour était salué par un vacarme d'applaudissements qui allait se répéter à chacun de ses pas.

Reprenant avec verve le rôle de Médora, la ballerine, que ses roubles n’avaient point alourdie, en fit encore une fois un triomphe.Dans tous ses échos, elle a montré ce mélange de vigueur et de velours qui la caractérise, nous prodiguant les dons que lui ont valu une riche nature et de longues études sous la direction de son maître Saint-Léon. Dans la fleur pleinement épanouie de son talent, Médora, la belle esclave, pétille de charme et d’esprit plus que jamais. C’est dans le Pas des Fleurs, auquel les sonorités si vives et légères composées par M. Delibes donnent une verve spécialement gracieuse, que le triomphe de Melle Grantzow fut une nouvelle fois à son plus haut. Aussi quels bravos ! Quelle pluie de bouquets ! Quelle ovation sans pareille ! L’Empereur et l’Impératrice étaient dans la salle et l’Impératrice, qui porte au Corsaire l’intérêt que l’on sait, n’était pas la dernière à applaudir.

Melle Fioretti, fine et légère dans le rôle de Gulnare, a eu aussi sa large part de bravos et c’est justice, car le talent de cette méritante artiste grandit chaque jour. Dans le rôle de Zulméa, Melle Marquet fut charmante. Quant à M.M. Mérante et Coralli, qui étaient respectivement Conrad et Birbanto, ils mimèrent fort honorablement.

Il fait bien froid et humide à Paris pour un mois d’avril, mais je me console à l’idée qu’après une longue abstinence le ballet est de retour à l’Opéra. Nous verrons encore deux fois Le Corsaire ce mois-ci, demain et encore le 29, et, ce qui me plaît par-dessus tout, le premier acte de Giselle, toujours avec Adèle Grantzow, le premier mai.

De votre côté, prenez bien soin de vous, mon cher Père, vous savez combien votre santé m’est précieuse.

Votre fils attentionné.

Charles de Vaudreuil

 

Notes : 

Coralli Eugène (1834-1870) : danseur à l’Opéra de Paris, fils du grand chorégraphe et danseur Jean Coralli

Delibes Léo (1836-1891) : compositeur français, auteur notamment de la musique des ballets Coppélia et Sylvia.

Fioretti Angelina (1846-1879) : danseuse italienne. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1863 à 1870.

Grantzow Adèle (1845-1877) : danseuse allemande, partiellement formée par Mme Dominique à Paris. Elle dansa à l'Opéra de Paris de 1866 à 1868.

Marquet Louise (1834-90) : danseuse française de l’Opéra de Paris. Ses sœurs Delphine et Mathilde étaient également danseuses à l’Opéra.

Mérante Louis-Alexandre (1828-1898) : danseur et chorégraphe français, de l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1869 à 1887. Il a interprété les premiers rôles masculins des ballets jusqu’à un âge avancé.

Saint-Léon Arthur (1821-1870) : danseur et chorégraphe français, auteur en particulier de La Source et de Coppélia.

La Source : ballet en trois actes et quatre tableaux, livret de Charles Nuitter et Arthur Saint-Léon, musique de Léo Delibes (acte 1 et 3) et Léon Minkus (acte 2), chorégraphie d’Arthur Saint-Léon, décors d’Edouard Despléchin, Jean-Baptiste Lavastre, Auguste Alfred Rubé et Philippe Chaperon, costumes de Paul Lormier et Alfred Albert. Créé par Guglielmina Salvioni et Louis Mérante le 12 novembre 1866.

La Fiancée de Corinthe : opéra en un acte, livret de Camille Du Locle, musique de Jules Duprato. Créé à l’Opéra rue le Peletier le 21 octobre 1867.

Hamlet : opéra en cinq actes, paroles de Michel Carré et Jules Barbier, musique d’Ambroise Thomas. Créé à l’Opéra le 9 mars 1868.

Le Corsaire : ballet en 3 actes et 5 tableaux avec une épilogue apothéose, livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges d’après Lord Byron, musique d’ Adolphe Adam, chorégraphie de Joseph Mazilier, 1ère représentation   le 23 janvier 1856. Dans le final, un navire faisant naufrage défraya la chronique.

Guillaume Tell : opéra en quatre acte de Gioachino Rossini, livret d’Etienne de Jouy et Hippolyte Bis d’après la pièce de Schiller. Créé le 3 août 1829 à l’Opéra de Paris.

 

 

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21 décembre 2016

Dans un adieu éperdu, elle jette son bouquet bleu

la fille du danube

Hippolyte d'Orschwiller : costume de Fleur des Champs, pour Marie Taglioni

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 19 avril 1868

 

Mon cher fils,

Quelle charmante promenade tu as faite au Jardin d’Acclimatation ! Je t’y revois encore petit garçon jouant en effet du « tourniquet qui fait clac » et impossible à entraîner hors de l’aquarium qui te fascinait.

Quant à moi, j’avais arrêté ma dernière lettre à l’instant du triomphe de Fanny Elssler dans la Cachucha du Diable Boiteux. A peine les dernières ovations à Mademoiselle Fanny s’étaient-elles éteintes, que Marie Taglioni fit un éclatant retour à l’Opéra après son mystérieux « mal au genou » qui l'avait tenue écartée de la scène pendant neuf bons mois. Il fallait la supériorité de la Divine pour oser, après le succès phénoménal de sa rivale, reparaître dans son rôle déjà ancien de Sylphide. Elle y fut à nouveau l’inimitable fée aux membres portés par des ailes, au point de reconquérir du premier coup sa popularité intacte. Mais on préparait pour elle une nouveauté, La Fille du Danube, qui fut donnée en septembre 1836. C’était un ballet en deux actes, composé par Filippo Taglioni dans le but de donner à sa fille l’occasion de supplanter Fanny Essler et d’asseoir définitivement sa suprématie.

Tout habilement conçu qu’il fût pour mettre en valeur la grâce merveilleuse de Melle Taglioni, fille des ondes et de l’écume du fleuve après avoir été fée de l’air et des bois, le libretto de M. Eugène Desmare n’en était pas moins faible. Voici toute l’histoire : Fleur des Champs, fillette mystérieusement née du fleuve, élevée par quelque vieille servante parmi les joncs du Danube, atteint ses seize printemps. Vient à passer Rudolph, le jeune écuyer du baron de Willibald, qui lui conte mille galanteries. La jolie Fleur succombe aussitôt et s’empresse de donner son cœur à jamais au gentil page. Las, le baron de Willibald jette lui aussi son dévolu sur la gracieuse ondine, donne un bal en son honneur et lui déclare sa flamme en même temps que sa ferme intention d’en faire son épouse. Fleur des Champs frissonne, recule. Le baron approche, elle s’éloigne… Il avance encore… Dans un adieu éperdu, elle jette à Rudolph son bouquet bleu, lui disant avec la main « Souviens-toi de moi », et saute par la fenêtre dans les flots du Danube, préférant la mort au mariage avec un homme qui n’est pas l’élu de son cœur. Après quelques péripéties, Rudolph, saisi de désespoir, se précipite à son tour dans le fleuve, où il se trouve bientôt happé par une troupe de naïades voilées, au milieu desquelles il devra reconnaître sa bien-aimée. Magnanime, le Danube les renverra alors sur terre.

C’est pour La Fille du Danube que M. Adam composa pour la première fois la musique d’un ballet. Ce fut une réussite, avec des mélodies adroitement combinées, heureuses et vives. Les décors étaient ce qu’on fait de mieux en la matière, concus et peints par le grand Cicéri et par l'équipe Diéterle, Feuchère, Despléchin et Séchan.  Je me souviens aussi des costumes de M. d’Orschwiller, d’une élégance parfaite, avec des voiles flottant suavement sur les naïades, des dames de cour somptueusement mises et des pages galamment harnachés. La chorégraphie était agréable, avec des pas conçus par M Taglioni à la gloire de sa fille, mais aussi des ensembles forts réussis, en particulier un pas de cinq dansé à la perfection par Mabille et Mmes Noblet, Dupont, Julia et Duvernay. Un autre pas exécuté par M. Mazilier, Marie Taglioni, Melles Blangy et Maria, fut également couvert d’applaudissements. J’ai encore un joli souvenir de la partie aquatique, dans laquelle Melles Legallois, Stéphan, Dumilâtre, Pujol et tant d’autres rivalisaient de grâce ondoyante. Les parties mimées ne furent pas en reste :  MM. Mazilier dans le rôle de Rudolph, Montjoie dans le rôle du baron de Willibald, Ragaine dans celui du Danube eurent tout le talent qu'on attendait d'eux.

Quant à la Taglioni, elle déploya à nouveau son talent sublime, apparaissant comme un être fluide et merveilleux, insaisissable, fuyant entre les mains de son amant. Une fois encore elle flottait sur la scène et semblait issue d’un monde surnaturel, en particulier dans le second tableau du deuxième acte, lorsqu'elle évoluait au royaume des nixes et des ondines. Elle fut saluée par un tonnerre d’applaudissements ;  d'innombrables bouquets éclatèrent et tombèrent en grêle serrée sur la scène. Oui, ce fut encore un triomphe ; oui, les taglionistes, dont j’étais, applaudirent encore une fois leur Divine avec fureur. Cependant, même les plus acharnés des admirateurs de Melle Taglioni ne pouvaient se défendre de trouver un peu pâle ce ballet de naïades après la fièvre qui s’était emparée de l’Opéra avec la flamboyante Cachucha de Melle Fanny.

Pendant dix ans l’incomparable Sylphide, applaudie, encensée, adorée, avait dansé de triomphe en triomphe. Elle cueillait une fois encore les lauriers de la gloire, mais elle avait atteint les sommets depuis si longtemps déjà, que le public, une partie au moins du public, n’avait plus tout à fait la même dévotion à son égard, se tournant désormais vers une danse plus terrestre et moins vaporeuse, plus vibrante et moins poétique. De fait, les jours de Marie Taglioni à Paris étaient comptés.

Dieu, mon cher fils, comme j’ai été bavard, emporté par des souvenirs si vifs qu’ils me procurent encore un plaisir intact. Je te conterai la suite quelque autre jour.

Porte-toi bien.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes : 

Adam Adolphe-Charles (1803-1856) : compositeur français, auteur de musique d’opéras comiques et de ballets, dont Giselle.

Blangy Maria : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Cicéri Pierre-Luc-Charles (1782-1868) : peintre français et décorateur de théâtre. Il signa de nombreux pour l’Opéra de nombreux décors qui suscitèrent l’engouement du public, en particulier le décor fantastique des ruines du cloître Sainte-Rosalie pour l’opéra Robert le Diable (1831).

Desmare Eugène (1806-1839) : écrivain et librettiste français.

Despléchin Édouard (1802) : décorateur français de théâtre français, l'un des plus renommés de son époque.

Diéterle Jules-Pierre-Michel (1811-1889) : architecte et artiste français, décorateur de théâtre.

Dupont Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Duvernay Yolande-Marie-Louise, dite Pauline (1813-1894) : danseuse française à l’Opéra de Paris jusqu’en 1837.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Feuchère Léon (1804-1857) : architecte et peintre français, décorateur de théâtre.

Julia Melle (Julia de Varennes, dite Melle Julia) (-1837) : danseuse à l’Opéra de Paris, fit ses débuts en 1833 et dansa au moins jusqu’en 1836.

Mabille Auguste (1835-1845) : danseur à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Maria Mlle (Jacob) (1837-1849) : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle

Mazilier Joseph (1797-1868) : danseur et chorégraphe français. Maître de ballet à l’Opéra de Paris de 1852 à 1857.

Montjoie Louis Stanislas (1789-1865) : danseur et mime à l'Opéra de 1808 à 1842

Noblet Lise (-1876) danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle, épouse du chanteur Alexis Dupont

Orschwiller (d’) Hippolyte (1810-1868) : peintre français, dessinateur de costumes de théâtre.

Pujol Melle : danseuse à l’Opéra de Paris au 19ème siècle.

Ragaine (né vers 1800) : danseur dans divers théâtres, dont plusieurs années à l’Opéra entre 1836 et 1843.

Séchan Polycarpe Charles (1803-187’) : peintre français, décorateur de théâtre.

Taglioni Filippo (1777-1871) : danseur et chorégraphe italien, père de Marie Taglioni. A l’Opéra de Paris, il a chorégraphie plusieurs ballets pour sa fille, notamment son chef-d’œuvre, La Sylphide.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Le Diable boiteux :ballet en trois actes et dix tableaux, livret d'Edmond Burat de Gurgy d'après le roman d'Alain-René Lesage, musique de Casimir Gide, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Léon Feuchère, Edouard Despléchin, Jules Diéterle, Charles Séchan, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Henri d'Orschwiller et Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler et Joseph Mazilier, 1er juin 1836.

La Fille du Danube :ballet en deux actes et quatre tableaux, livret d'Eugène Desmare, musique d'Adolphe Adam, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc Charles Cicéri, Jules Diéterle, Léon Feuchère, Edouard Despléchin et Charles Séchan, costumes de Henri d'Orschwiller. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 21 septembre 1836.

 

 

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12 décembre 2016

Un rôti de kanguroo s'il vous plaît !

jardin d'acclimatation

Le jardin d'Acclimatation

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 12 avril 1868

 

Mon bien cher Père,

Quel plaisir m’a apporté la lecture de vos deux dernières lettres ! Diable, ce fameux Docteur Véron ne doutait de rien pour organiser ainsi un véritable duel entre Taglioni et Elssler ! L’Air et la Terre s’affrontant tour à tour sur la scène, quel moment grandiose cela dut être !

Quant au « meilleur » de Melle Fanny, cette fameuse cachucha, j’en ai certes entendu parler bien des fois, par des messieurs beaucoup plus chevronnés que moi. Et chaque fois se produit ce phénomène que vous avez si bien décrit : les épaules soudain tirées vers l’arrière, le torse conquérant et le regard qui s’aiguise et crépite. Pour un peu, on croirait apercevoir dans la pupille brusquement dilatée une danseuse qui se tord et se plie, et se cambre et se renverse. Verrai-je un jour à mon tour l’Opéra frissonner d’une telle fièvre ? Cela n’en prend pas vraiment le chemin car, en ce moment comme pendant presque tout le mois de mars, c’est Hamlet, Hamlet et encore Hamlet. Nous devrons patienter une semaine encore avant le retour de la danse, avec la reprise du Corsaire.

En attendant, je profite de ce printemps ensoleillé pour prendre l’air, qui est fort doux et agréable. Il me prit l’autre jour la fantaisie de faire un tour au Jardin d’Acclimatation. Je garde un souvenir attendri des promenades que j’y fis enfant en votre compagnie et j’avais envie de voir comment avait évolué ce jardin qui allie si bien les joies de la détente aux enseignements botaniques et zoologiques.

Après avoir payé mon billet, je retrouvai avec amusement le « tourniquet qui fait clac », nouveauté qui m’émerveillait jadis dès l’entrée, me donnant l’impression d’accéder à un royaume magique. Je débutai ma visite par la grande Serre, dont l’intérieur figure assez bien ce qu’on peut imaginer d’une forêt vierge, avec des fougères gigantesques et des palmiers aux larges feuilles en éventail. J’entrai ensuite dans une volière, bruyante jusqu'à l'étourdissement, remplie de gros perroquets de toutes les couleurs et d’autres oiseaux des forêts tropicales. 

Un peu plus loin, je pénétrai dans la poulerie, construite dans ce nouveau matériau complètement étanche qu’est le ciment Coignet, afin d’offrir le plus grand confort à de superbes gallinacés : poules chamoises argentées, poules de Silkies blanches à crête rouge, etc. J’en arrivai ainsi à la partie du jardin où évoluent des zèbres, des yaks, des zébus, des antilopes et des lamas ; puis vinrent les kanguroos et les tapirs : savez-vous, mon Père, que l’un comme l’autre sont réputés pour leur chair excellente ? C’est pour cette raison que les responsables du Jardin espèrent les acclimater en France. Il faut, paraît-il, se préparer à lancer un jour prochain aux serveurs de restaurant : « un rôti de kanguroo et un ragoût de tapir, s’il vous plait ! » 

Par contre, je ne sais à quel usage peut bien être destiné le phoque. Imaginez-vous un animal au corps luisant en forme de betterave, avec une queue de poisson et une tête de chien sans oreilles ! Aussi laid fût-il, le phoque avait grand succès auprès des enfants, qui se pressaient nombreux tout autour, surveillés par des bonnes en bonnet de lingerie, des gouvernantes austères ou parfois un père coiffé d’un panama. 

J’étais par-dessus tout curieux de revoir l’aquarium, qui m’avait tant fasciné lorsque j’étais enfant. Alignés dans une galerie étroite et obscure, ses quatorze bassins, dont dix emplis d’eau de mer, sont séparés des spectateurs par une glace épaisse et parfaitement pure, permettant de tout voir à l'intérieur. Arrangés d'une manière à donner l’impression d’une caverne sous-marine, des rochers, du sable et des algues garnissent le fond de ces bacs et forment le décor dans lequel évolue la faune la plus étrange : petits crabes pressés, bernard-l'ermite déplaçant leur coquille d’emprunt, poissons de toutes les formes, oursins mauves et noirs, sans oublier la pieuvre monstrueuse et les mystérieuses anémones de mer aux longs filaments colorés, dont on se demande si elles sont des animaux affligés d'immobilité ou des plantes douées de mouvement. 

J’ai gardé le plus amusant pour la fin : chaque matin se promène librement dans le jardin une demoiselle répondant au doux nom de Fanny, mais étrangement dépourvue des grâces de la danseuse dont vous m’avez si longuement entretenu. Car la Melle Fanny du jardin d’Acclimatation n’est rien d’autre… qu’une femelle orang-outang, faisant figure d’attraction vedette depuis qu’elle est arrivée de Batavia !

Me voici arrivé au bout de ma promenade. J’espère être en mesure de vous entretenir un peu plus de ballet et de danseuses dans mon prochain courrier.

Portez-vous bien mon cher Père et profitez vous-aussi de ce temps printanier.

Charles de Vaudreuil.

 

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

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16 janvier 2016

Frémissante, une rose sur l'oreille...

 

Source: Externe

 Fanny Elssler dans le rôle de Florinde du Diable boîteux

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 3 avril 1868

 

Mon cher fils,

Je te disais dans ma dernière lettre qu’après La Tempête, le meilleur de Fanny Elssler était encore à venir. En 1834, elle avait conquis une bonne moitié du public parisien, mais elle était loin d’avoir dit son dernier mot. L’année suivante, elle interpréta le premier rôle dans L’Ile des pirates, une nouvelle pièce commandée par Véron au maître de ballet Henry. Cette création intervint malheureusement peu de jours après un attentat qui faillit coûter la vie à Louis-Philippe et mit Paris en ébullition, circonstances peu favorables à l’accueil enthousiaste d’un nouveau ballet. Melle Fanny, attristée par ce semi-échec, un peu affaiblie dans sa santé, vit son étoile pâlir, tandis que le docteur Véron, fortune faite, quittait l’Opéra, remplacé par son collaborateur Duponchel.

De son côté, après n’avoir remporté qu’un demi-succès dans Brésilia, une création peu inspirée de son père, Marie Taglioni s’était mise à souffrir d’un mystérieux « mal au genou », qu’aucun médecin ne parvenait à soigner et qui l’éloigna un temps de la scène pour disparaître comme par magie au bout de neuf mois exactement.

C’est dans ce ciel chorégraphique un peu terne que, le 1er juin 1836, un nouveau ballet vint éclater et briller de mille feux. C’était le Diable boiteux, sur un libretto de M. Burat de Gurgy d’après le roman d’Alain-René Lesage. L'intrigue reposait sur un aimable imbroglio, prétexte à  une foule de gracieux tableaux, tels le Foyer de l’Opéra de Madrid, l’intérieur d’une salle de spectacle, une loge de danseuse, les bords du fleuve Mançanarez, etc. Je me souviens de décors de toute beauté et d’une mise en scène en tous points digne de notre premier théâtre. Le rôle principal, celui de Florinde, était tenu par Fanny Elssler. M. Jean Coralli, qui avait bien saisi l’originalité du talent de la demoiselle, lui avait composé sur mesure des pas nombreux et variés lui permettant de montrer la richesse et la perfection de sa technique. Il avait eu le génie d’y inclure un pas espagnol, une cachucha qui allait faire fureur et révolutionner la vision de la danse à l’Académie chorégraphique.

Si tu évoques, aujourd’hui encore, la cachucha de Fanny Elssler devant des messieurs de mon âge ou davantage, attends-toi à voir leur torse se bomber, leurs épaules se redresser et leur œil pétiller à en faire sauter leur monocle ! C’est que jamais on n’avait vu à l’Opéra rien de tel que la cachucha de Melle Fanny ! Imagine-toi une splendide créature qui s'avance, frémissante, une rose sur l'oreille, l’œil de flamme et le sourire éclatant, vêtue d’une jupe épousant étroitement ses hanches et d’une basquine de satin rose ornée de dentelle noire. La voilà qui s'élance, secouant du bout des doigts ses castagnettes sonores ; la voilà qui se tord et se plie, cambre audacieusement sa taille de guêpe, se renverse en arrière jusqu’à presque effleurer le sol. Quel feu ! Quelle hardiesse ! Le plancher de l’Opéra frissonnait de fièvre ; la salle tout entière, enthousiaste jusqu'à la frénésie, applaudissait la nouvelle reine, l’admirait, réclamait un bis, voulait encore une fois le pas. Le rideau fut long à retomber définitivement ce soir-là.

Avec les abonnés autorisés, j’allai ensuite fêter Melle Elssler au foyer, tandis que ma corbeille rejoignait dans sa loge l’immense parterre de fleurs disant mieux que des mots l’engouement inouï suscité par la danseuse. Quel souvenir mon cher fils ! Moi-même, adorateur fidèle de Melle Taglioni, je fus instantanément subjugué, bien que d’une tout autre manière.

J’ai été bien long, avec mes réminiscences de vieil abonné. Pardonne à ton père, qui espère ne point t’avoir trop lassé. Je te quitte là pour aujourd’hui.

 

Porte-toi bien, mon cher fils.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes :

Burat de Gurgy Edmond (1809-1840) : écrivain et dramaturge français, auteur du livret bu ballet Le Diable boiteux.

Coralli Jean (1779-1854) : danseur et chorégraphe italien qui a fait sa carrière à l’Opéra de Paris. Maître de ballet à l’Opéra de 1831 à 1850.

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de  l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Henry Louis (1784-1836) : danseur français, élève de Jean-François Coulon. Il débute à l’Opéra en 1803, mais se trouve vite en concurrence avec Louis Duport et Auguste Vestris. Il devient maître de ballet et chorégraphe au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, pusi s’exile en Italie, d’où il revient pour de fréquents séjours à Paris. Il est l'auteur de plus de 120 ballets, dont l’Ile des Pirates à l’Opéra de Paris.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

 

La Tempête ou l’île des génies : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit et Jean Coralli d’après Shakespeare, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Pierre-Luc Charles Cicéri, Jules Diéterle, Charles Séchan et Edouard Despléchin, costumes de Charles Bianchini. Créé par Fanny Elssler et Joseph Mazilier, le 15 septembre 1834.

Brésilia ou la tribu des femmes : ballet en un acte livret et chorégraphie de Filippo Taglioni, musique de M. le Comte de Gallenberg, décors de Humanité René Philastre et Charles Cambon. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 8 avril 1835.

L'Ile des pirates : ballet en quatre actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Casimir Gide et Luigi Carlini, chorégraphie de Louis Henry, décors de Charles Séchan, Léon Feuchère, Jules Diéterle, Edouard Despléchin, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Robert-Fleury. Créé par Fanny Elssler et Louis Stanislas, dit Montjoie, le12 août 1835.

Le Diable boiteux : ballet en trois actes et dix tableaux, livret d’Edmond Burat de Gurgy d’après le roman d’Alain-René Lesage, musique de Casimir Gide, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Léon Feuchère, Edouard Despléchin, Jules Diéterle, Charles Séchan, Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Henri d’Orschwiller et Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler et Joseph Mazilier, 1er juin 1836.