la volière

Maquette de costume pour La Volière ou les oiseaux de Boccace, par Paul Lormier

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, 22 juin 1868 

 

Mon cher fils,

Il est bien vrai que j’ai le sentiment d’avoir vécu, au point de vue de la danse, une extraordinaire période dont je pense sans exagération que les siècles futurs se souviendront. C’est bien pourquoi je prends tant de plaisir à l’évoquer pour toi. 

En effet, tu peux sourire des engouements successifs de ton vieux père, pour la Taglioni d’abord, pour Fanny Elssler ensuite ; et plus tard, mais j’y reviendrai, pour la Grisi ! Là encore, j’ai le sentiment que le nom de ces trois ballerines traversera les siècles pour briller encore – qui sait ? – jusqu’aux années deux mille et davantage. Certes, la fougue espagnole puis les chatteries de Melle Fanny étaient fort éloignées des envolées suaves d’une Taglioni ; mais ton père, entre-temps, n’était plus tout à fait ce jeune homme de dix-huit ans, tout pétrifié par des blancheurs sublimes. 

Tout en vouant toujours un culte à Marie Taglioni, je ne fus pas le seul à succomber à la verve pétillante de Melle Fanny. Tout Paris succomba, à vrai dire. Je ne t’ai pas encore décrit à quel point Fanny Elssler fut la nouvelle coqueluche, sans toutefois ravir entièrement son trône à la Sylphide. On vit ainsi apparaître un nouveau tissu nommé « elsslérine », une étoffe transparente fabriquée selon un procédé nouveau. Quant aux fashionables, aucune couleur ne leur sembla soudain plus désirable pour leur costume que la nuance « diable boiteux ». La vogue de la fameuse cachucha fut indescriptible : le roi Louis-Philippe et la reine ayant consenti à ce qu'elle figurât au programme des fêtes du mariage du duc d'Orléans, les dames de la meilleure aristocratie en furent absolument entichées… Comtesses et duchesses apprenaient à qui mieux mieux la danse endiablée avec l’intention d’en produire la plus parfaite exécution lors d’une fête ou l’autre. 

Cependant, Fanny avait une sœur, qui dansait aussi, et fort bien, et s’avisa soudain d’être chorégraphe. En mai 1838, pour une représentation au bénéfice de sa sœur et d’elle-même, Melle Thérèse Elssler composa un petit ballet en un acte, La Volière ou les oiseaux de Boccace. Les sujets de ballets sont parfois tout à fait niais, comme celui des Mohicans dont je t’entretenais l’autre jour ; mais ce n’était encore rien à côté de cette étrange Volière ! M. Scribe était l’auteur véritable du libretto, mais il se garda de le revendiquer : bien peu galant, il en fit subir l’entière responsabilité à Melle Thérèse Elssler. 

En deux mots, une toute jeune Zoé (Melle Fanny) est élevée par une sœur pleine de rancœur envers ce singulier bipède appelé homme. Comme de juste, leur demeure isolée sur l’île de Saint-Domingue, toute peuplée de battements d’ailes, est interdite au moindre représentant de l’espèce masculine. Zoé prend tout naturellement pour un oiseau le premier officier anglais qui se présente et, ravie de ce nouveau pensionnaire, elle se conduit avec lui comme s’il appartenait à la plus belle espèce de perroquets. Elle le met en cage, l’attache à un ruban et lui fait mille gracieuses agaceries… tant et si bien qu’à la fin Zoé épouse son oiseau (M. Mazilier). 

Je dois dire que Melle Thérèse broda là-dessus de manière charmante, dessinant son ballet avec une grande fraîcheur et l’encadrant dans de pittoresques décors exotiques peints par MM. Philastre et Cambon. On y voyait une grande volière en fil d'or, remplie de colibris, de bengalis et d’autres oiseaux de tout ramage et de tout plumage… La musique n’était peut-être pas des plus originales, M. Casimir Gide avait été plus heureusement inspiré dans le Diable boiteux. Mais les pas exécutés par Melle Thérèse et Melle Fanny étaient vifs et gracieux, en particulier un pas de deux qu’elles exécutaient ensemble, costumées à ravir dans de brillants atours créoles de M. Lormier. Il y avait une figure particulièrement applaudie, où elles accouraient du fond de la scène en se tenant par la main et en jetant leur jambe avec le plus parfait ensemble. Je me rappelle encore un joli pas nouveau, la Valaisienne. Tout cela était si joyeux, si spirituellement enlevé, que le public oublia l’étrangeté du sujet et applaudit à tout rompre. 

Les jours de bénéfice, tu le sais, être vu est aussi important que voir, puisque le prix des places est double. La salle était donc fort brillante. On y voyait le comte de Pourtalès, le marquis Aguado, Casimir Delavigne, MM. Scribe, Dupaty, Lauriston, Fulchiron, Fould, Schickler, etc. Les dames rivalisaient d’organdis brochés ou semés de petites roses, de mousselines claires et de dentelles. Dans les cheveux étaient piquées des fleurs à profusion, branches de bruyère, camélias, violettes de Parme… Parmi les chapeaux et les turbans, les chefs-d'œuvre de Mme Alexandrine Chamouillet voisinaient avec ceux de la maison Maurice Beauvais. 

Cependant, le succès de cette enfantine Volière ne fut qu’un feu de paille et le petit ballet n’eut pas plus que trois ou quatre représentations. J’imagine que Melles Elssler l’emportèrent dans leurs bagages lorsqu’elles gagnèrent un peu plus tard l’Amérique.

J’ai peut-être été plus bavard que La Volière ne le méritait. Je t’entretiendrai demain ou après-demain d’une affaire autrement importante, en évoquant pour toi les émeutes qui éclatèrent rue Le Peletier lorsque Fanny Elssler se mit à reprendre les rôles de son ancienne rivale partie au pays des neiges glacées.

Je me réjouis sans réserve de ton long séjour prochain à la Boissière. D’ici là, porte-toi bien mon cher fils.

Emilien de Vaudreuil 

 

Notes : 

Cambon Charles-Antoine (1802-1875) : décorateur français de théâtre français, l'un des plus renommés de son époque.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Elssler Thérèse (1808-1878) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834 avec sa sœur Fanny, plus célèbre qu’elle.

Gide Casimir (1804-1868) : compositeur français, auteur de musiques de genre et de ballets, notamment Le Diable boiteux dans lequel s’illustra Fanny Elssler.

Grisi Carlotta (1819-1899) : danseuse italienne, grande interprète du ballet romantique. Elle dansa à l’Opéra de Paris de 1841 à 1849, où elle créa le rôle de Giselle (1841).

Lormier Paul (1813-1895) : dessinateur de costumes français, chef de l’habillement à l’Opéra de 1828 à 1875.

Philastre Humanité René (1794-18..) : peintre décorateur de théâtre.

Scribe Eugène (1791-1861) : illustre auteur dramatique, ayant écrit de nombreux livrets de comédie, d’opéras comiques, d’opéras et de ballets.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Scribe Eugène (1791-1861) : illustre auteur dramatique, ayant écrit de nombreux livrets de comédie, d’opéras comiques, d’opéras et de ballets.

Delavigne Casimir (1793-1843) : poète et dramaturge français.

Aguado Alexandre Marie, marquis de Las Marismas del Guadalquivir (1784-1842) : espagnol de naissance, il s’exile en France où il crée une banque. Membre du Jockey-Club, il est associé commanditaire dans l'exploitation de l'Opéra de Paris sous le directorat du docteur Véron.

Dupaty Louis-Emmanuel-Félicité-Charles Mercier (1775-1851) : auteur dramatique et journaliste français.

 

Les Mohicans : ballet en deux actes, livret et chorégraphie d'Antonio Guerra, musique d’Adolphe Adam, décors de Louis Lucien Devoir et Michel Pourchet, costumes de Paul Lormier. Créé par Nathalie Fitz-James, le 5 juillet 1837.

La Volière ou les oiseaux de Boccace : ballet en un acte, argument d’Eugène Scribe, musique de Casimir Gide, chorégraphie de Thérèse Elssler, décors de Humanité René Philastre et Charles Cambon, costumes de Paul Lormier. Créé par Fanny Elssler, le 5 mai 1838.