jardin d'acclimatation

Le jardin d'Acclimatation

 

Charles de Vaudreuil à son père Emilien

Paris, le 12 avril 1868

 

Mon bien cher Père,

Quel plaisir m’a apporté la lecture de vos deux dernières lettres ! Diable, ce fameux Docteur Véron ne doutait de rien pour organiser ainsi un véritable duel entre Taglioni et Elssler ! L’Air et la Terre s’affrontant tour à tour sur la scène, quel moment grandiose cela dut être !

Quant au « meilleur » de Melle Fanny, cette fameuse cachucha, j’en ai certes entendu parler bien des fois, par des messieurs beaucoup plus chevronnés que moi. Et chaque fois se produit ce phénomène que vous avez si bien décrit : les épaules soudain tirées vers l’arrière, le torse conquérant et le regard qui s’aiguise et crépite. Pour un peu, on croirait apercevoir dans la pupille brusquement dilatée une danseuse qui se tord et se plie, et se cambre et se renverse. Verrai-je un jour à mon tour l’Opéra frissonner d’une telle fièvre ? Cela n’en prend pas vraiment le chemin car, en ce moment comme pendant presque tout le mois de mars, c’est Hamlet, Hamlet et encore Hamlet. Nous devrons patienter une semaine encore avant le retour de la danse, avec la reprise du Corsaire.

En attendant, je profite de ce printemps ensoleillé pour prendre l’air, qui est fort doux et agréable. Il me prit l’autre jour la fantaisie de faire un tour au Jardin d’Acclimatation. Je garde un souvenir attendri des promenades que j’y fis enfant en votre compagnie et j’avais envie de voir comment avait évolué ce jardin qui allie si bien les joies de la détente aux enseignements botaniques et zoologiques.

Après avoir payé mon billet, je retrouvai avec amusement le « tourniquet qui fait clac », nouveauté qui m’émerveillait jadis dès l’entrée, me donnant l’impression d’accéder à un royaume magique. Je débutai ma visite par la grande Serre, dont l’intérieur figure assez bien ce qu’on peut imaginer d’une forêt vierge, avec des fougères gigantesques et des palmiers aux larges feuilles en éventail. J’entrai ensuite dans une volière, bruyante jusqu'à l'étourdissement, remplie de gros perroquets de toutes les couleurs et d’autres oiseaux des forêts tropicales. 

Un peu plus loin, je pénétrai dans la poulerie, construite dans ce nouveau matériau complètement étanche qu’est le ciment Coignet, afin d’offrir le plus grand confort à de superbes gallinacés : poules chamoises argentées, poules de Silkies blanches à crête rouge, etc. J’en arrivai ainsi à la partie du jardin où évoluent des zèbres, des yaks, des zébus, des antilopes et des lamas ; puis vinrent les kanguroos et les tapirs : savez-vous, mon Père, que l’un comme l’autre sont réputés pour leur chair excellente ? C’est pour cette raison que les responsables du Jardin espèrent les acclimater en France. Il faut, paraît-il, se préparer à lancer un jour prochain aux serveurs de restaurant : « un rôti de kanguroo et un ragoût de tapir, s’il vous plait ! » 

Par contre, je ne sais à quel usage peut bien être destiné le phoque. Imaginez-vous un animal au corps luisant en forme de betterave, avec une queue de poisson et une tête de chien sans oreilles ! Aussi laid fût-il, le phoque avait grand succès auprès des enfants, qui se pressaient nombreux tout autour, surveillés par des bonnes en bonnet de lingerie, des gouvernantes austères ou parfois un père coiffé d’un panama. 

J’étais par-dessus tout curieux de revoir l’aquarium, qui m’avait tant fasciné lorsque j’étais enfant. Alignés dans une galerie étroite et obscure, ses quatorze bassins, dont dix emplis d’eau de mer, sont séparés des spectateurs par une glace épaisse et parfaitement pure, permettant de tout voir à l'intérieur. Arrangés d'une manière à donner l’impression d’une caverne sous-marine, des rochers, du sable et des algues garnissent le fond de ces bacs et forment le décor dans lequel évolue la faune la plus étrange : petits crabes pressés, bernard-l'ermite déplaçant leur coquille d’emprunt, poissons de toutes les formes, oursins mauves et noirs, sans oublier la pieuvre monstrueuse et les mystérieuses anémones de mer aux longs filaments colorés, dont on se demande si elles sont des animaux affligés d'immobilité ou des plantes douées de mouvement. 

J’ai gardé le plus amusant pour la fin : chaque matin se promène librement dans le jardin une demoiselle répondant au doux nom de Fanny, mais étrangement dépourvue des grâces de la danseuse dont vous m’avez si longuement entretenu. Car la Melle Fanny du jardin d’Acclimatation n’est rien d’autre… qu’une femelle orang-outang, faisant figure d’attraction vedette depuis qu’elle est arrivée de Batavia !

Me voici arrivé au bout de ma promenade. J’espère être en mesure de vous entretenir un peu plus de ballet et de danseuses dans mon prochain courrier.

Portez-vous bien mon cher Père et profitez vous-aussi de ce temps printanier.

Charles de Vaudreuil.

 

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

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