marie taglioni le dieu et la bayadère

Marie Taglioni dans Le Dieu et la Bayadère, costume d’Hippolyte Lecomte

 

Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

La Boissière, le 27 mars 1868

Mon cher fils,

Je conçois bien qu’un divertissement d’opéra, aussi agréable soit-il, ne remplace pas un véritable ballet et je regrette pour toi que les temps présents ne soient pas aussi prolifiques en créations chorégraphiques que les glorieuses années 1830 à 1840. Au moins as-tu le plaisir d’admirer la jolie Fiocre en ses gracieux travestis ! Je me souviens bien de la demoiselle en 64, toute jeune fille fraîchement échappée aux limbes du corps de ballet, se faisant remarquer par un minois à l’expression mutine. Elle faisait cette année-là ses premières armes sous les traits de l'Amour dans Néméa et je dois dire qu’elle y obtint déjà un joli succès de mollets.

Mais revenons à Fanny Elssler. La dernière fois que je t’ai parlé d’elle, je t’ai quitté sur son triomphe dans la Tempête, ce ballet dont le livret ne valait pas bien cher mais qui eut l’incomparable mérite de faire connaître une danseuse différente de tout ce que l’Opéra avait vu jusqu’alors. Dès le lendemain de la première, les critiques unanimes chantèrent les louanges de Melle Fanny et analysèrent les raisons de son triomphe. La cadette des sœurs Elssler était belle, grande et bien faite, elle était surtout une danseuse toute nouvelle, qui ne ressemblait en rien à Melle Taglioni. L’une n’était que vapeur blanche et sauts aériens, l’autre apparaissait ardente et vive.

Paris se divisa immédiatement entre chevaliers servants de l’une ou l’autre ballerine, entre elssléristes et taglionistes, ces derniers réclamant à corps et à cris une reprise de la Sylphide, un énergumène exalté allant jusqu’à écrire sur les murs de l’Opéra : « La Sylphide ou la mort ! ». Enchanté d’avoir à orchestrer une rivalité qu’il avait appelée de ses vœux, le docteur Véron s’empressa de remettre à l’affiche le ballet fétiche de Marie Taglioni. La Divine, qui avait été blessée à vif par les regards sarcastiques de certains spectateurs le soir de La Tempête, remporta à nouveau un succès colossal, prenant là une revanche éclatante. Les loges de côté avaient été remplies de fleurs par les taglionistes enflammés, qui, à un signal donné, précipitèrent leurs offrandes tous en même temps sur la scène. Imagine cette pluie colorée venant choir aux pieds de l’Incomparable, qui accueillait gracieusement, la tête un peu penchée, cet hommage qui la ravissait !

Sur ce, le docteur Véron, encore lui, décida de frapper un coup encore plus fort en produisant les duellistes au cours d’une même soirée : Marie Taglioni dans Le Dieu et la Bayadère et Fanny Elssler dans La Tempête, le 7 décembre 1834. Peux-tu te représenter la fièvre qui régnait ce soir-là à l’Opéra ? L’Air et la Terre rivalisèrent tour à tour sur la scène, sous des applaudissements qui crépitaient au point de dominer la claque. Les bouquetières avaient été dévalisées par les chevaliers servants des deux danseuses, si bien que des pluies de fleurs d’égale intensité churent aux pieds d’une ballerine et de l’autre. Dans mon souvenir, la Taglioni l’emporta finalement d’une coudée, ce qui ne fit qu’aiguillonner l’ardeur de Melle Fanny, loin d’avoir dit son dernier mot.

Quant à te dire si je me rangeais alors parmi les tenants de la Taglioni ou parmi ceux du nouvel astre montant, je n’en ferai pas mystère : à cette époque, mon cœur demeurait entièrement fidèle à la Sylphide, à jamais croyais-je ; mais le meilleur de Fanny était encore à venir ; je te raconterai cela dans une prochaine lettre.

Porte-toi bien, mon cher fils.

Emilien de Vaudreuil

 

Notes

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Elssler Thérèse (1808-1878) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834 avec sa sœur Fanny, plus célèbre qu’elle.

Fiocre Eugénie (1845-1908) : danseuse française de l’Opéra de Paris, réputée pour sa beauté. Elle interpréta souvent des rôles masculins, en travesti, comme il était de coutume à l’époque.

Taglioni Marie (1804-1884) : danseuse italienne née à Stockholm, fille de Filippo Taglioni. Danseuse à l’Opéra de Paris de 1827 à 1837, elle y remporta un triomphe sans égal dans La Sylphide (1832). Elle est considérée comme la première et l’une des plus grandes ballerines romantiques.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

 

Le Dieu et la Bayadère : opéra-ballet en deux actes, livret de Scribe, musique d’Auber, chorégraphie de Filippo Taglioni, costumes d’Hippolyte Lecomte, décor de Charles Cambon et Joseph Thierry. Ballet chorégraphié par son père pour mettre en valeur le talent de Marie Taglioni. Créé par  Marie Taglioni le 13 octobre 1830.

La Sylphide : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Filippo Taglioni, décors de Pierre-Luc-Charles Cicéri, costumes d’Eugène Lami. Créé par Marie Taglioni et Joseph Mazilier, le 12 mars 1832.

La Tempête ou l’île des génies : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit et Jean Coralli d’après Shakespeare, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Pierre-Luc Charles Cicéri, Jules Diéterle, Charles Séchan et Edouard Despléchin, costumes de Charles Bianchini. Créé par Fanny Elssler et Joseph Mazilier, le 15 septembre 1834.