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Emilien de Vaudreuil à son fils Charles

 

La Boissière, le 3 mars 1870

Mon cher fils,

Tu me demandais plus de détails sur ce bon docteur Véron, dont les méthodes pour administrer l’Opéra étaient assurément nouvelles. Une curieuse figure que ce Louis-Désiré Véron ! Personne autant que lui n’eut jamais si bien le nez au vent pour découvrir un profit possible, ni la rapidité pour l’atteindre ! Avant toute chose, il avait foi en la réclame, il ne vivait que par la réclame.  

Au départ, Véron était médecin, mais point d’un genre recommandable ; dans sa pratique, il advint que, pour effectuer une saignée, il piqua un jour une artère au lieu d’une veine, ce qui abrégea de façon efficace et définitive les souffrances de son patient. Conduit à se chercher une autre voie, l’ancien médecin eut l’idée de se lancer dans la spéculation pharmaceutique, faisant la réclame d’une pâte Regnault, une obscure pâte pectorale qui, grâce à notre avisé docteur obtint une célébrité prompte à se transformer en espèces sonnantes et trébuchantes.  

Pour la réclame de sa pâte, Véron avait largement mis à contribution la presse parisienne. Est-ce cela qui lui donna l’envie d’avoir un journal ? Il entra à La Quotidienne d’abord, puis au Messager de Paris, jusqu’au jour où il voulut avoir son propre organe de presse et fonda La Revue de Paris. Sur ces entrefaites, il eut vent des problèmes que posaient à Louis-Philippe les finances de la lourde et coûteuse Académie royale de musique. Gageant qu’il y aurait sans doute quelque profit à faire en menant un peu habilement une si grande boutique, M. Véron se porta candidat à la direction de notre belle Académie.

Le nouvel administrateur partit du principe que l'Opéra devait être un lieu de plaisir où les abonnés se donneraient rendez-vous dans une atmosphère de luxe ; aussi commença-t-il par parer notre chère salle de la rue le Peletier d’ors flamboyants et de velours rutilants ; aucun tapis n’était trop moelleux, aucune girandole ne brillait de trop d’éclat. Quant au spectacle, aucun décor n’était trop somptueux, aucun tableau trop chatoyant. Notre bon docteur, fort ignorant en matière de musique et de danse, eut le mérite de s'adjoindre comme collaborateur Henri Duponchel, un véritable génie de la mise en scène.

Robert le diable, la première pièce montée dans ce style nouveau, obtint un succès retentissant, avec le tableau d’un cloître saisissant, où les nonnes s’élevaient hors de leurs tombes au clair de lune. A dater de ce jour, les représentations d'opéras et de ballets furent des plus brillantes. Tout le monde voulut avoir sa loge, les uns une fois, les autres deux fois, certains trois fois par semaine. L'Opéra se remplissait un peu plus chaque jour.

D’autres ingénieuses innovations assurèrent le succès de Véron : il ouvrit les coulisses aux abonnés, leur donnant l’occasion de rencontres tantôt plaisantes, tantôt fructueuses. Il institua encore à l’Opéra de grands bals, agrémentés de divertissements dansés par le Corps de Ballet aussi bien que de tombolas. Un jour, il fut même annoncé qu’on mettait en loterie une jeune fille ! Quel émoi ! Certains pensaient déjà à Fanny Elssler qui venait de débuter dans La Tempête, d’autres à Pauline Duvernay, séduisante Miranda de La Tentation. Pour finir, le lot tant convoité ne fut ni une ballerine, ni une créature en chair et en os, mais simplement… une gravure d'après Greuze.

Grâce à toute cette belle activité, l’homme qui présidait aux destinées de l’Opéra était en passe d’amasser une jolie fortune. A sa décharge, il avait à cœur d’en faire profiter les artistes. Ainsi invitait-il parfois à souper ces dames du Corps de Ballet et, au dessert, leur offrait-il à chacune un cornet de pralines enveloppées dans un billet de mille.

Journaliste lui-même, Véron n’omit pas de s’adjoindre des auxiliaires dévoués parmi les membres de la presse. En échange d’un bon diner ou de quelques louis, il recruta des mercenaires qui tinrent boutique d'éloges, encensant par avance chaque nouveau spectacle autant que des bateleurs. Leur curiosité aiguisée, les spectateurs se précipitaient en foule à l'Opéra, où les applaudissements nourris d’Auguste et de sa claque achevaient de les convaincre de la splendeur du spectacle.

Voici comment ce bon docteur Véron put se retirer de l’Opéra au bout de quatre ans, dès 1835, son avenir amplement assuré. J’aurais encore beaucoup à te dire sur ces « années Véron », mais cette lettre tourne au journal. Gardons-en un peu pour la prochaine. 

Porte-toi bien, mon cher fils. 

Emilien de Vaudreuil

 

A suivre...

 

Notes

Duponchel Henri (1794-1868) : architecte, scénographe et metteur en scène français, directeur ou co-directeur de  l’Opéra de Paris de 1835 à 1848.

Duvernay Yolande-Marie-Louise, dite Pauline (1813-1894) : danseuse française à l’Opéra de Paris jusqu’en 1837.

Elssler Fanny (1810-1884) : danseuse autrichienne. Elle dansa à Vienne, Naples, Berlin et Londres, avant de venir à l’Opéra de Paris en 1834. Elle fut la grande rivale de Marie Taglioni.

Levasseur Auguste, dit Auguste : chef de claque à l’Opéra vers 1830-1840.

Véron Louis-Désiré, docteur (1798-1867) : médecin, journaliste et homme politique français, directeur de l’Opéra de Paris de 1831 à 1835.

La Tentation : ballet-opéra en cinq actes, livret de Hygin-Auguste Cavé, musique de Jacques-Fromental Halévy et Casimir Gide, chorégraphie de Jean Coralli, décors de Edouard Bertin, Camille Roqueplan, Eugène Lamy, Léon Feuchère et Paul Delaroche, costumes de Louis Boulanger et Paul Lormier. Créé par Pauline Duvernay et Joseph Mazilier, le 20 juin 1832.

La Tempête ou l’île des génies : ballet en deux actes, livret d’Adolphe Nourrit et Jean Coralli d’après Shakespeare, musique de Jean Schneitzhoeffer, chorégraphie Jean Coralli, 1ère représentation à l’Opéra rue le Peletier le 15 septembre 1834. 

Robert le diable : opéra en cinq actes de Giacomo Meyerbeer, livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne. Créé à l’Opéra le 21 novembre 1831. A l’acte III, le ballet des nonnes fit sensation : des fantômes apparaissaient dans les fantastiques ruines d’un cloître, décor de Ciceri.